Textes cités dans Les femmes préférent les femmes :
Annexe 4
Le Fleuve de tous les silences
Mercredi 25 Décembre 1991 11:06:04
Essai dialectique sur le mode torrentiel entre deux modes de perception.
(cerveau droit)
Je me suis assis sur le banc de vieilles pierres, au bord de la falaise. En contrebas coule l’Achéron ou ce fleuve que je nomme tel. Il s’écoule, le noir, le lent, le plombé, il joue avec la lumière qu’il change en lente explosion dirigée de ses obscurités. Il est le Temps, le changement, la permanence. Les voix de mes grands morts y passent quelquefois, le plus souvent il n’est porteur que d’un message d’univers, le bruit, les tumultes résorbés, des silences en strates qui glissent au long de ses eaux, tous les silences et toutes les solutions, tous les devenirs :la paix quelquefois.
(cerveau gauche)
L’esprit de Réforme dans la musique ? Un beau titre, un beau piège. Si au début il me parut facile d’en disserter je ne tardai point à ressentir la précarité de nos idées au moment de l’écriture. Il y avait la ferveur d’un projet mais cette grâce première ne projette que les ombres des idées. Les peintres et les musiciens adorent jouer avec l’ombre des choses mais ils disposent du langage adéquat, l’esthétique. Tel n’est pas le cas de l’écrivain à moins qu’il ait recours à la poésie. Je m’obligeai donc à dresser une liste raisonnée des concepts utiles.
Inscrits dans le courant de l’évolution on distingue l’opposition entre Réforme et Révolution. Leur unique confluence est dans la sphère sociale où ils tentent d’agir sur la masse pour la modifier.
Quelque part entre les deux apparaissent les éclaireurs, les prophètes, les transmuteurs, le tout composant l’organigramme du changement des connaissances humaines. C’est un système écologique dans lequel il est vain de définir des hiérarchies : la suppression d’un agent détruit le système.
Contrairement à la révolution qui détruit pour construire et effectue une radicale table rase des connaissances et de leurs structures ( les institutions) la Réforme est une modification de l’intérieur. Elle tente de conserver le système et de le rendre à sa destination première ou revue. Elle touche essentiellement la religion et l’éducation, l’univers de la transmission des connaissances. Il est difficile de savoir si par essence elle se tourne vers l’avenir ou le passé - écoute de l’époque ou retour aux sources - nous trouvons des exemples divers.
(Cerveau droit : commentaire impossible)
Je te le dis d’emblée : en cette avalanche poésie-discursif où tu t’engages, en ce double abîme où je t’entraîne ricocher de vision en concept, si tu me lis, si tu m’entends, sache qu’il n’est ni solutions ni conclusions. Tu y trouveras par contre des miroirs et beaucoup d’éclairage : vois quel y est ton reflet.
(cerveau droit selon le cerveau gauche)
Dans l’après-midi le fleuve est devenu gris, à la tombée de la nuit il sera phosphorescent. Je distingue sa voix tissée d’innombrables existences minuscules. Certains la perçoivent comme bruit. Je la perçois silence. Il est le Fleuve de tous les silences comme il est l’univers emporté de toutes nos questions. C’est en son silence que tu mesures la qualité de ce qui est dit. Ces quelques secondes que tu m’accordes après la dernière mesure sont fortes de nos émotions multipliées. Elles sont intenses, lumineuses, tu ne peux les fixer longtemps.
Alors tu te hâtes de les détruire.
Par le bruit.
(cerveau gauche, suite)
Les éclaireurs et les prophètes jouent un rôle ponctuel, brèves novae dans l’univers des connaissances. Ils ébranlent l’ordre qui s’est établi et l’une de leurs fonctions est de déranger, l’autre étant de révéler. Varèse par exemple est un prophète qui nous donne des oeuvres radicalement «?autres?» sans les justifier par un système et une codification esthétique. Il nous révèle un versant inconnu du monde sonore mais se soucie fort peu de l’expliquer. Ainsi demeure-t-il isolé et n’exerce-t-il que peu d’influence sur la sphère sociale. De même pour Ives.
Alors que les éclaireurs -ils tombent dans l’oubli mais constituent le terreau de la création - préparent les voies nouvelles, les transmuteurs ( les compositeurs !) sont des actifs qui devancent les théories. Les codes se font après eux et selon leurs oeuvres.Ils ont le pouvoir de régurgiter simultanément l’héritage et le monde tel qu’ils le perçoivent, fournissant sans rupture des oeuvres vigoureuses, apports de sang frais. Strawinsky en est l’un des meilleurs exemples, mais c’est évidemment le cas de tout le grand arbre occidental, Mozart, Beethoven, Schumann.
Telle est l’esquisse d’une écologie de la création, producteurs, prédateurs, échanges et variations, combinatoire infiniment nuancée dans la réalité.
(cerveau droit selon le cerveau droit)
La parfaite géométrie du jardin, ses arbres nains japonais, son hêtre altier et les pins qui encadrent les dégradés bleus des montagnes se muent progressivement en chaos végétal et en falaises. Le tout mène au fleuve. Cet agencement est celui d’un paysage musical, il va de l’ordre au chaos et au recommencement. Tu y choisis ta voie.
(cerveau : en virant vers la gauche)
Des révolutions dans le champ de la musique je n’en vois que trois : Schœnberg et son fils spirituel Webern, entité bicéphale qui impose la réorganisation totale de la pensée, Xenakis pour la généralisation dans la musique des principes de la physique moderne et Schaeffer/Stockhausen pour avoir ouvert les portes du monde de la création électroacoustique.
Il existe une règle peu connue mais fondamentale utile à citer ici : les sciences prédisent l’avenir de la musique qui prédit à son tour l’avenir des sociétés. La préface du livre «?Bruits?» de Jacques Attali en traite de manière tout à fait lumineuse.
Le type d’action révolutionnaire considéré ici ne s’étend qu’à une période récente où les institutions sont en crise et où se sont exercées en conséquence les pressions de déformation. Ni mutation ni réforme : ce fut alors le temps des révolutions.
(/cerveau droit/ cerveau gauche/ interférences/ )
En écrivant ces lignes je sens des gens autour de moi. Ils parlent et s’agitent. Nous travaillons probablement à publier tout cela. Mais je ne les vois pas car mon regard est dans sa presque totalité braqué sur le labyrinthe de cette histoire. J’en connais toutes les versions sauf celle que je t’apporterai en définitive. Je voudrais leur dire que leurs problèmes d’organisation ne sont pas importants, je voudrais leur lire ce manuscrit. Mais comment le pourrais-je alors que chaque idée bourgeonne et se multiplie en parcours multiple. C’est l’enfer végétal, j’ai une infinitude de visions, je n’arrive pas encore à accomoder sur l’une d’entre elles. Je serais évidemment content que tu m’apprennes laquelle j’aurai emprunté pour venir à toi.
Mais je me sens bien au royaume du changement accepté, je vois ce qui peut être et je participe à beaucoup de naissances.
Sachant que c’est inévitable je diffère la prochaine incarnation.
(cerveau : d’un aspect de la gauche)
Si la musique a pu se trouver dans un contexte révolutionnaire elle ne paraît pas avoir connu à proprement parler de Réforme. Signalée à l’avance par ses éclaireurs, révélée par ses prophètes, éternellement mutée par ses transmuteurs on ne voit guère qui - dans ses dogmes ou dans son esthétique - s’est jamais préoccupé de la réformer. C’est qu’elle est Art du temps, par essence liée au changement alors que les dogmes religieux tentent le plus souvent de transcender la notion d’écoulement en faveur de la permanence, éternité, non-temps, non-lieu. De plus l’art musical n’est jamais tombé dans un état de dégénérescence tel que la thèse du retour aux sources ait eu une chance de s’imposer. Je citerai deux cas apparemment réformistes et qui illustrent une tentative puriste de retour aux sources (mais dans quel contexte...) et l’ambition désespérée peut-être de dominer le changement.
Le premier apparaît dans les fameux textes de Jdanov (1948), censeur du réalisme socialiste en U.R.S.S. Principe connu des grandes administrations, à régime fort porte-parole falot. Jdanov n’est à proprement parler personne mais ses textes résument parfaitement l’orthodoxie esthétique du parti. L’un d’eux, fort cocasse, traite des dangers du réalisme en musique. Il dit que «?tous les sons qui s’appellent bruit, roulement, fracas, craquement, clapotement, grondement, bourdonnement, tintement, hurlement, grincement, sifflement, parole, chuchotement, bruissement, grésillement et murmures ( entre autres...) n’entrent pas du tout dans la composition de la langue musicale?». Diable ! C’est rejeter la relation entre l’époque et la création et vouloir arrêter les horloges musicales à l’heure de Tchaïkowsky, compositeur bien admis en Russie parce qu’il «?procure de la jouissance?». Au fond, si Jdanov était un réformateur, nos bourgeois le seraient également en se montrant tout aussi conservateurs que lui... Le contexte politico-artistique dans lequel cet homme s’exprime est si navrant que l’on éprouve presque le besoin de le remercier de nous conforter dans ce savoir : l’art étatique est frappé de nullité, il n’est pas, ne peut pas être, n’aura pas été. Le corps de la création privé de ses gêneurs, prophètes, éclaireurs et autres ferments, parvient rapidement à son état de sous-immunité et il meurt, après avoir tenté de se re-produire au sens strict du terme.
Nous notons de ne pas confondre retour aux sources et réaction.
(cerveau droit raconté par le gauche)
En scrutant les remous du fleuve je vois l’un d’eux se changer en volute. Je pénètre cette mouvance. Une lettre se dresse, furieuse comme un cobra. C’est la foudre, je la reconnais, nous avons gravi ensemble les pages d’un volcan. Je retrouve dans cette stase le rêve qui m’a visité à trois reprises : Une force lumineuse flotte sur mon rêve et finalement me désintègre dans une orgie de lumière glaciale. Je recherche le sens mais la clef se trouve dans une crypte basse formée d’un accord stable où mènent des marches de bruit croissant. Quelle logique musicale me transcrira cet avatar ?
( cerveau gauche : d’un avatar de droite)
Le second exemple est celui - fort étrange - d’un homme à la stature et aux savoirs immenses, un penseur épris de pouvoir qui fut apparemment tenté de dogmatiser le savoir musical en l’enfermant dans un savant et astucieux ensemble de règles. Trop génial pour tomber au niveau d’un Jdanov encore qu’il ait manié l’invective et l’excommunication comme pas un - ou d’une Schola Cantorum fut-elle de ce temps et déguisée en «?unité de recherche?» - cet homme a semblé atteint de la diabolique passion qui veut que tout se justifie par une règle, y compris l’exception et l’imprévu. Ainsi ce «?joueur de dé?» désireux d’abolir le hasard, s’appropriant les savoirs de Webern, les augmentant et les emprisonnant dans un système fermé et autoritaire peut-il paraître avoir joué un rôle de réformateur en ré-interprétant les nouveaux évangiles et en imposant à sa manière une rigueur qui ressemblait fort à un retour aux sources. N’a-t-il pas préservé l’héritage révolutionnaire des corruptions de toutes sortes qui le souillent ? Néo-classicisme, cultures marginales, etc. Disposant du plus grand pouvoir temporel jamais confié à un seul musicien en Occident et d’une haute autorité intellectuelle agissant sur les jeunes, cet homme - Pierre Boulez - aurait presque pu mettre la création musicale en état d’auto-immunité, description clinique inverse de celle proposée pour la société musicale de Jdanov mais dont le résultat est tout aussi léthal : le rejet.
(cerveau droit : les possibles)
Anton considéra le grand instrument qui lui faisait face. Au delà de la console de mixage et de ses mémoires lumineuses que réglait une mystérieuse chorégraphie électronique, il voyait toutes sortes d’indications passer devant ses yeux. Ses synthétiseurs pouvaient non seulement reproduire les sons des instruments du passé mais ils pouvaient également les combiner avec d’autres qui étaient neufs et inouïs au sens propre du terme. Les technologies développées pour la guerre et le profit s’étaient finalement mises au service des créateurs. Mille lectures de fictions remontèrent du temps de sa jeunesse. Bradbury, Zelazny, Van Vogt, Asimov, Clarke, Bester, Silverberg et d’autres avaient décrit cette musique totale alors qu’elle n’était que balbutiements. En ce temps-là il fallait avoir la foi et la vision. Un homme à Paris grattait les sillons des disques pour obliger les sons à se répéter et un autre à Cologne collait patiemment des fragments de bande magnétique. Lui, aujourd’hui, il pouvait commencer son œuvre en temps réel. Il n’aurait plus à l’écrire signe par signe, il pouvait la «?vouloir?» et elle serait. Que la musique soit ! De par la grâce d’une époque et de son intelligence, de ses éclaireurs obscurs, il était le grand organiste. Des intelligences microscopiques lui donnaient la sonorité voulue, l’ambiance d’une chambre ou d’une cathédrale. Il pouvait figer les sons dans une stase éternelle comme on arrête la vie dans une image de télévision, il pouvait stopper le temps comme il pouvait l’accélérer. Des mémoires attendaient ses ordres, prêtes à les reproduire, les multiplier, les transposer et les combiner. Il avait l’infini du discours et des timbres et n’eût peut-être pas pu dresser la liste entière des mondes qu’il avait enfermés dans son antre : les voix douces ou furieuses des vents, l’éclat des cuivres, les scintillations des forces électriques, la caresse de cordes effleurées ou cette harpe qui éclatait en mille lumières retombantes quand on la frôlait : il n’avait qu’à vouloir.
Il repensa à ses maîtres et aux contraintes opposées qu’ils vivaient. Eux progressaient péniblement en recréant signe par signe le pays fertile entrevu. Ils devaient souvent s’appuyer sur des règles et des contraintes comme des infirmes sur des béquilles.
Lui avait aussi son problème : les possibles presque infinis de son antre faustien. Il voyait toutes les voies mais ne connaissait pas son itinéraire final.
Et il avait rencontré le plus grand défi - à moins que ce ne fut la plus grande sagesse - l’œuvre se mettait à exister par elle-même et lui proposait constamment de nouveaux choix.
Il se résolut à ne plus être seul maître de sa création. Il écrirait dans l’accident.
(cerveau : droite/gauche, dilemne et paradoxe)
Pourquoi ne pas aller simplement tirer ce texte de l’avenir où forcément il existe ?
- Cela t’éviterait d’avoir à l’écrire as-tu ricané !
- Oui, mais si on m’offrait un tel raccourci je sais ce que je perdrais : l’œuvre se fait en me construisant. Je perdrais une partie de ma future identité, le parcours d’un chemin, une ascension, une victoire.
- Tu n’aurais qu’à la relire pour la «?devenir?» m’as-tu tenté.
- Tu ne comprends pas qu’une partie de moi la voit immédiatement alors que l’autre doit la transcrire péniblement, signe par signe. La logique m’ennuie, je la connais trop bien, je la trouve myope.
(cerveau gauche : commentaire ajouté)
La France et l’Angleterre démontrent la différence entre réforme et révolution. Les Anglais depuis Guillaume le Conquérant et le xiie?siècle ont procédé par additions de structures en conservant ce qui existe. À la royauté ils ont ajouté une chambre haute (House of the Lords) puis une chambre basse (House of Common), etc, jusqu’au système de monarchie constitutionnelle actuel.
- Les Français ont fait 1789.
(cerveau gauche : commentaire retranché)
Cette discussion nous a permis de décrire, typer, définir, imaginer. Elle permet également de comprendre que le temps des révolutions et des réformes n’est plus. Nous vivons la mutation. Il faut renoncer au concept historique de réforme. La multiplication des pouvoirs et des centres de décisions, la fragmentation des doctrines et la perte générale de l’autorité rendent impensable l’action réformatrice classique. On le constate dans les innombrables réformes de l’enseignement qui n’aboutissent jamais : les directives se perdent, on change les étiquettes, les contenus demeurent.
Les systèmes mutent ou se déconstruisent. Dans les deux cas c’est la pression de déformation qui œuvre, pression créée et renforcée chaque jour par le flux croissant de l’information et par le marché des expériences humaines. L’Eglise catholique, comme toutes les religions, a vendu de l’expérience mentale ( dite spirituelle en ce cas). Sa puissance est telle qu’elle est obligée de parler de réforme pour préserver son système. Mais la plupart de ces réformes ne sont-elles pas de surface, petites concessions aux pressions qu’elle subit ? Autorisation de dire la messe le vendredi pour ménager le week-end des fidèles, aggiornamento s’exprimant dans la forme plus que dans le fonds : simplification vestimentaire des dignitaires, acceptation des musiques créoles ou de samba pour le culte, ce sont des concessions et non des réformes. Ainsi voyons-nous les très grandes structures jouer le jeu de la réforme parce qu’elles n’ont pas le choix. Leur taille cause leur perte : des espèces sont disparues en raison de leur gigantisme.
Or le marché des expériences mentales n’est véritablement né que depuis quelques dizaines d’années. Le monopole des religions et de l’éducation n’existe plus. Les sectes américaines l’ont compris, au niveau le plus bas, en créant leurs propres chaînes de télévision. Le nouveau pouvoir n’est pourtant pas là, il se développe dans le commerce intensif de cassettes, de musiques, de films, de documentaires et de fictions dans lesquelles la distinction entre religieux et laïc s’ammenuise progressivement. Sans porter de jugement je tente de décrire le processus de manière aussi neutre que possible. Au nouvel Olympe duquel les jeunes prennent leurs modèles, les dieux se nomment puissance, beauté, vitalité, renom, sexualité, combativité, entourés de divinités mineures dont les noms sonnent comme Pepsi Cola(), Porsche, Karajan, Goldorak, etc. L’explication d’un néo-paganisme moderne et passager n’est guère réconfortante face à ce phénomène irréversible !
En faisant le bilan énergétique de la situation on ressent que les forces spirituelles sont toujours très vives mais que leurs aiguillages traditionnels - religion/éducation - perdent peu à peu de leur pouvoir. Suivant la loi des chemins de moindre résistance, ces énergies s’écoulent en de multiples canaux, influencées par les lois du marché de l’expérience.
Ce n’est qu’à ce niveau le plus général qu’un esprit collectif de réforme pourrait se manifester en acceptant le contexte et le mouvement pour faire en sorte que les valeurs spirituelles y (re) trouvent leur juste place.
Nous verrons comment les musiciens peuvent -éventuellement- vivre cette situation.
( Les horizons interdits du cerveau gauche.)
On raconte aux USA qu’un homme interpellé dans la rue pour savoir s’il voulait être témoin de Jéhovah fit cette réponse savoureuse : «?Impossible : je n’ai pas vu l’accident?».
La création du monde en tant qu’accident enchante quelques-uns et dérange beaucoup d’autres. La musique qui a cette relation de prophétie avec les sciences et les sociétés est le champ privilégié du débat passionné entre les thèses de l’existence «?absolue?» ou accidentelle. Il faut opérer un choix : regarder les «?ténèbres extérieures?» ou les ignorer. Si Pascal a pu dire que le «?silence éternel des espaces infinis?» l’effrayait les musiciens eux, dans chaque époque, ont été d’un tout autre tempérament : des curieux, des enquêteurs, des amateurs de défendus.
Dans mon texte «?le Fleuve?» je dis d’un personnage que, «?ardent il avait regardé au cœur de soleils aveugles?». Ce sont évidemment une métaphore et une inversion poétique qui expriment l’’aveuglement de qui ose contempler une trop forte énergie spirituelle. Les énergies élémentales dangereuses pour l’homme outre la lumière, le feu et le vide comprennent également les «?possibles?». Les religions mirent avec raison des barrières entre l’homme et ces zones qui l’égarent. Mais certains musiciens ont assumé ce risque et ils ont été guidés par les sciences physiques.
Ce serait l’occasion de te raconter l’histoire des Paesine.
(Bref I)
Je te mentionne un problème : comment te parler d’une réalité nouvelle avec de vieux mots ? Impossible, les outils ne sont plus les mêmes. Peux-tu réparer un transistor avec un marteau ? Hmmm ? Existe-t-il un langage neuf ? Et quel sera mon style ? Jargonnant, technique, discursif, poétique ? Fais-moi don d’une parole re-formée !
(l’Accident)
On extrait dans la région de Florence un marbre très particulier dont le commerce se répandit en Europe dès le XVIème siècle. Découpé en plaques minces et poli il révèle des villes imaginaires d’une grande beauté. Ce paysage naturel fut nommé «?Paesina?». Les variations de ses cités érigées dans le désert sous des cieux aux lourdes strates sont infinies. Mais elle racontent toute la même histoire. Un pays naît de l’accident, de l’improbable des fusions et gels chimiques, de diverses vitesses de pétrification. Leur beauté est si suggestive que les artistes des XVIème et XVIIème les prirent pour décor naturel et y intégrèrent leurs personnages. L’une d’entre elles, inspirée de la Divine Comédie, montre Dante et Virgile visitant l’Enfer. Il existe, dit à ce propos Roger Caillois dans l’Ecriture des Pierres «?comme une connivence manifeste entre les étages du royaume souterrain des supplices et la genèse d’une pierre extraite elle-même des profondeurs du sol et torréfiée à la chaleur de quelque brasier inhumain?».
Ici l’artiste est à l’écoute du monde, il bâtit dans l’accident, dans le flux, inconsciemment plus proche d’Héraclite que d’Aristote. Bien que pétrifié le message de la pierre est clair : tout s’écoule, la seule chose qui ne change pas dans l’univers c’est le changement. Le peintre accepte donc l’hospitalité du précaire, de l’aléa, de l’accidentel. Il s’inscrit dans la mouvance, troque une promesse chrétienne d’éternité contre un morceau de réalité présente.
Il faudra attendre longtemps avant que ne se renoue ce dialogue création avec l’univers. Au fil de la même méditation on peut regarder les très belles images des surfeurs des alizés, à Bali, à Hawaï. Ils ne sont que cerveau droit, ils chevauchent l’accident, ils sont la mer alliée au vent et à la vitesse. Chaque victoire est unique et ne peut se répéter. La vague marine est un symbole puissant : on la chevauche mais on ignore sa nature.
Le cerveau gauche et sa logique dès l’origine n’aiment pas beaucoup la planète. Il est le divorce homme/animal, la chute du paradis. En fait il est trop fragile pour survivre, il a besoin d’écarter ce qu’il ne peut rationnaliser. Il simplifie, il code, il se fabrique un exo-squelette logique. Or le fabuleux c’est que le rationnel ne cesse de postuler et approcher l’irrationnel. La raison est en quête de sa déraison. Les instruments de connaissance font éclater une vision du monde : l’Eglise allume ses bûchers. C’est le roman de la connaissance. Avec le temps les principes de censure dévoilent ce qu’ils souhaitent cacher : le planétaire, le non-verbal, la connaissance par le plaisir. Quelle fut donc cette guerre étrange qui se livra dans notre tête ? L’approche de l’âge adulte ?
En conclusion de ces minutes du procès de la connaissance, cerveau droit/cerveau gauche, je pourrai par exemple évoquer le «?Château?», un calcaire de Toscane, la plus fabuleuse des Paesine.
De cette pierre improbable une représentation humaine se dégage. Sur fond de lueur d’incendie on reconnaît un château avec ses donjons, ses créneaux, ses chemins de ronde et des personnages, bras tendus vers la droite de l’image. Ils sont tous inscrits dans l’éclat des fenêtres ou des portes, pieds posés sur le sol. Des oiseaux survolent la scène et des arbres-fougères aux proportions étranges s’élèvent vers un nuage, au-dessus du donjon principal et de la poterne.
On se prend à rêver, la pierre est peut-être une horreur : ne faut-il pas trop de hasard pour constituer une telle logique....
J’ai trouvé en cette image, dès 1970, un enseignement qui n’a cessé de m’obséder et de s’approfondir. J’avais effectué des études classiques et de conservatoire, puis, par «?Volonté et par Hasard?» (2), je rencontrai Pierre Boulez et reçus son enseignement magistral sans lequel je n’aurais rien fait, même si ma voie devait plus tard me conduire à m’en dégager sans rupture. Ressentant que nous vivions une période charnière où le vif brassage des déclins et des émergences culturelles créait un contexte difficile mais fascinant, je trouvai dans cette pierre quelques-uns des messages qui me furent utiles. Elle me montra avec le temps que mon savoir était trop «?cerveau gauche?» et je m’en corrigeai en tentant d’équilibrer mes représentations, en voyant plus et en codant moins. Je trouvai également une réponse à cette obsession de perdurer, qui semblait frapper les plus brillants esprits de ce temps, car je ressentis fortement la justesse d’une œuvre écrite dans le changement et acceptant sa précarité. Enfin ce message me prépara à accueillir l’univers des oeuvres électroniques du proche avenir où aléa et logiques non discursives jouent un rôle aussi grand qu’il y a peu le principe classique de causalité. La psychologie des années 80 nous suggère la possibilité de remédier à certains de nos problèmes en modifiant notre représentation du monde.
Je vécus probablement une petite réforme personnelle en ce temps-là car je revins à mes sources tout en respectant l’acquis et les connaissances qui m’avaient été transmises.
(Bref II)
L’esprit de réforme chez les musiciens ce serait premièrement, à mon sens, celui de réconciliation et d’unification. Pour intégrer divers savoirs de divers temps et les conserver vifs il faut une grande passion, de l’amour sans doute.
( Quasi bref III)
La Cantate interrompue est une oeuvre-lien, faite d’éclairs et de nervures enracinés au fil de mon temps d’apprenti ou de maître. Ce que j’ai vu, je l’ai rassemblé en cette œuvre sans barrières, de forte communication.
Il y avait des interdits à transgresser, je l’ai fait.
J’aimerais qu’elle te parle du monde dans sa diversité. Pour la contenir, ce qui m’était presque impossible, je me suis imposé les barrières d’un texte. Quand vient la fin, la douceur des accords disparaît, une fièvre empare la musique qui «?chaudronne?», en proie à d’intenses forces de déconstruction. L’écumante lave d’horreur en route recrache quelque chose qui décapite la musique, d’une brève hache de cuivres.
Alors,
Elle retourne à ses origines.
C’est le fleuve qui revient.
Le Fleuve de tous les silences.
(cerveau gauche raconté par le cerveau droit)
Pour te parler il fallait que je sorte du monde. Ainsi j’en vois les configurations s’éveiller et prendre un sens. Ce n’est jamais le même livre qui s’ouvre, toujours le même message. Quand je réintègre ton espace, là où nous nous rencontrons, je tente de te dire ce que j’ai lu. Mais il y a trop de bruit chez toi. C’est devenu ta défense le bruit, tu t’en es érigé une maison, un barrage, il absorbe tes cris de terreur, il te rassure. Tu nages avec sûreté dans le grand courant des logiques déraisonnables, tu fixes des rendez-vous, tu commentes l’évènement, tu sers de cible à toute sorte de fous. Au fond tu n’a jamais cessé de savoir que ton prédateur existe, qu’il est en route, alors tu allumes des feux la nuit et tu tues le silence. Ta forme se détache de toi et vit à ta place : normal tu lui as signé une procuration en blanc.
Comme je n’ose pas t’inviter à refaire deux pas hors du monde, pour qu’on se rencontre, pour contempler ensemble le Fleuve de tous les silences, j’accepte de te parler là où nous nous rencontrons : en Enfer. Dans celui -mineur- dont quelques siècles de civilisation t’ont fait cadeau. Je prends le risque d’une voix ensevelie, qui te parle dans le bruit, la fureur, le quotidien, cette misérable aliénation du présent.
Et qui sait ? Contre toute probabilité nous pourrions communiquer par hasard...
Cest la raison pour laquelle je te tutoie, toi qui es ma cible.
Que tu sois un ou légion, si tu m’entends nous sommes déja de la même race.
Quelques sources de ce texte :
L’Ecriture des pierres, Roger Caillois, Les sentiers de la création, Ed. Skira 1970) Pierre Boulez : «?Par Volonté et par Hasard?», Collection Tel Quel, Ed. Seuil, 1975) Page(s) du manuscrit original de la Cantate Interrompue, de Jacques Guyonnet, première version, Ed. A.R.T. Genève, 1984. Les négatifs des Paesine : voir dans le livre de Roger Caillois l’Ecriture des Pierres, mentions à reproduire. Il est indispensable de reproduire 1) Dante et Virgile aux enfers, 2) le Château et si possible une paesina ordinaire. Les images musicales : Musiques transfigurées par l’art électronique. Tableaux de Geneviève Calame dans lesquels l’artiste a composé des séquences musicales puis les a traduites et fixées en images en utilisant certaines techniques de transcription son/mouvement/couleur. Les titres sont : Vitrail, écho et Univers en expansion. Editions A.R.T. Genève 1981.
1) Cathédrale, tableau video : musique «?transfigurée?» par l’art électronique, Geneviève Calame. Editions A.R.T. Genève, 1976.
2) Univers en expansion, tableau video : musique «?transfigurée?» par l’art électronique, Geneviève Calame. Editions A.R.T. Genève, 1976.
1) Paesina
2) Dante et Virgile aux enfers, peinture ancienne sur paesina dans
L’Ecriture des pierres, Roger Caillois, Collection «?Les sentiers de la création?», Ed. Skira 1970.
3) Le Château, peinture ancienne sur paesina dans
L’Ecriture des pierres, Roger Caillois, Collection «?Les sentiers de la création?», Ed. Skira 1970.