Textes cités dans Les femmes préférent les femmes :
Annexe 3
LE FLEUVE
version du 29 août 1984
monologue de SHAÏTANE
“Sa plus récente conception philosophique du Chaos tend à la perfection en ce qu’elle devient chaotique elle-même.
La vie, dit-il -je le cite- ressemble à un Fleuve que l’on descend et dont les eaux, peu profondes et claires à la source, deviennent abyssales et furieuses à l’approche de la mort. Il me vient le terme d’inéluctable, est-il une image du Temps ? Je ne le sais pas...
Certains tentent de remonter son courant et gaspillent leur destin en peinant contre sa force implacable. D’autres souhaitent accélérer l’inéluctable approche des rapides : cette curiosité n’est qu’un désir déguisé de suicide, la fin du Fleuve ne peut être confondue avec cette banalité : le désir de la mort. Seuls les philosophes, peut-être, et parmi eux Héraclite grand exemple, peuvent s’avancer au-devant de ce qui est beau, terrible et insoutenable pour l’homme.
Le Fleuve ne s’écoule pas de manière homogène. En fonction de leur masse et de quelques aspects qui nous demeurent mystérieux les êtres sont emportés par le courant à des vitesses différentes. Ainsi voyons-nous avec douleur disparaître au gré d’un flux trop vif certains de ceux que nous aimons alors que d’autres, dont les grands corps dérivent plus lentement, connaissent la solitude du flux noir. C’est ainsi que mon destin le plus évident doit un jour me séparer de Jacques.
À l’approche des rapides le Fleuve devient cri, il est le flux de tout ce qui est. Jacques soupçonne qu’il soit alors composé non seulement de nos vies ou des vies qui nous sont proches mais encore de l’ensemble des petites et grandes organisations qui ont subi l’épreuve du temps. Ainsi se déverseraient côte à côte dans les rapides l’univers emporté par celui qui meurt, une infime luciole, et l’espace géant d’une étoile agonisante. Ces fins du savoit ont été dites de toutes manières, quand un homme meurt dans un village il est une bibliothèque qui brûle. Peut-être le Fleuve, quand il se jette dans les rapides, est-il un aspect de ce que les savants nomment “trou noir”, variation à l’extrême frontière du temps. De ses non-dénombrables possibles Jacques relève qu’il donne la compréhension de toutes choses mais trop tard. Le voyageur entrevoit tardivement pourquoi un Dieu inconnu a offert à la jeunesse le don bienfaisant de cécité et l’incompréhension du langage du Fleuve : à ce premier stade de la vie la connaissance n’en est pas souhaitable. C’est ainsi que le flux prend le nom de désir et dissimule sa sinistre voix.
Il pense qu’il est une autre dimension du Fleuve -qui est le CHAOS- et qu’en cette dimension réside un pouvoir d’infinie transformation qui augmente au fur et à mesure que la fin du voyage approche. Il croit possible de tricher avec la loi commune pour redescendre le Fleuve, en parallèle, en une infinité de nouveaux parcours. Ces chemins improbables d’un espace dramatique expliquent peut-être le fait qu’il soit à la fois très jeune et très vieux.
Certains soutiennent que le cri du Fleuve est égal à l’ensemble des minuscules clameurs du courant et des êtres qui se brisent sur le roc des rapides dans le colossal et inimaginable déferlement de milliards de milliards de mondes qui se perdent quand prend fin ce défilé maudit. Jacques soutient parfois qu’il ne s’agit que d’une imagerie facile, destinée à cacher la vraie nature du cri. Quand vient la vieillesse, dit-il, il se produit en toute entité d’organisation hautement complexe - la vie ! - une perte progressive de l’information. Quelle est-elle, d’où vient-elle, ceci est une autre question, une autre histoire. Ce qui lui paraît certain c’est que le rôle des diverses légions qui nous composent devient de moins en moins clair, qu’une sorte de grisaille s’installe comme une brume et gomme les frontières de ce qui fût “relativement” défini.
On imagine la glaçante métaphore de cette pièce peuplée de gens âgés où les conversations se font moins vives et précises, où les expressions et les traits s’érodent vers une poussière commune, où règnent l’in-différence et le petit peuple libéré d’anciennes directives vitales, quand le vent lui aussi est mort. Dans nos corps ce même scénario se joue.
Bien que tout ce récit soit ambigü - car il parle de fureur comme d’extinction- ce qui précède est la description du bruit, chuintement minuscule ou cataracte hurlante. Je est ce rapport du signal vital au bruit de fond de l’organisme, ou, dans un sens plus terrible sans doute, à la mémoire.
Ce désordre qui monte dans ces êtres qui ne se réinventent plus est le bruit de fond de la vie, de même nature que le bruit de fond de l’univers qui est composé du cri de milliards d’étoiles. Cette pathétique pente de l’être, l’entropie-bruit de fond, est un récit dont les protagonistes se nomment complexité croissante, église de Chaos et -qui le sait ?- recommencement. Tel est, selon lui, l’origine véritable du cri du Fleuve : ce qui se déconstruit.
En cette période il dirige pour la première fois la Symphonie Jupiter de Mozart. C’est une grande expérience pour lui, l’œuvre l’attire et le domine encore. Demain il la dirigera en public avec de jeunes enfants qu’il a préparé à en conduire quelques extraits. Vouloir assumer cette force ressemble à une brûlure. Il l’aborde avec respect mais le temps venu, il se l’appropriera avec toute l’intensité dont il est capable. Il ressent que le finale de par son caractère impétueux et l’immense giration qui entraîne vers leur fin ses caractères passionnés ressemble au Fleuve quand il est proche des rapides, ce qui est impensable. Il pense que Mozart, comme tous “ceux-qui-regardent-au-delà” a vu le Fleuve et il en conclut que ce final - si beau ! - en est une description faite en un temps où l’homme s’imagine dominer le chaos par sa pensée. Il est évident que ces caractères musicaux dictent quelque impérieuse loi, que le ton de leur voix sonne révolté et dominateur alors qu’une grande force rugissante s’empare de tous et les précipite vers leur accomplissement, la nuit, le silence.
Amadeus a recopié les lois d’un Fleuve contenu par sa culture, il ne disposait pas des moyens nécessaires à le décrire. Il en a transcrit l’idée mère, platonicienne et il se peut qu’après lui les modernes se soient laissé dicter leur vision de l’univers par cet étroit pinceau de lumière que sont les sciences exactes. Il sera donc temps de revenir au dialogue du rationnel et de l’irrationnel, de la science et de l’obscur. En vérité il traite de connaissances interdites.
Ainsi, une certaine nuit eut-il une vision brutale de la forge d’univers grondante qui se développait en lui, dans les ténèbres extérieures. La splendeur et l’horreur sont indiscernables se dit-il, elles me brûlent et je me fonds en elles. Ce ne sont pas des visions de femmes : est-ce une question d’hormones ? Peut-être avons-nous accès à cette forme de folie, de sagesse et de connaissance pour des raisons chimiques, l’interface masculin.. Peut-être avons-nous aussi acquis la faculté de regarder ardents au cœur de soleils aveugles ?
Je doute de cette dernière affirmation, la transgression est sans époque.
“Il viendra un homme qui fera un Jupiter de Chaos”, tel est la prédiction musicale insensée que je crois l’avoir entendu proférer.
Il reconnaît qu’il existe des paradoxes et des contradictions dans ce qu’il dit. Premièrement un discours qui ne serait que catabolique ne serait qu’illusion car pour parler du Fleuve il faut être porté par ses eaux et donc déconstruit jusque dans son verbe. Il est probable, d’autre part, qu’il existe une plage variable dans l’existence en laquelle l’esprit poursuit l’édification de ses univers alors que le corps a entamé son rite de déconstruction. Ainsi voisineraient des entités qui paraîtraient simultanément descendre et remonter le Fleuve alors qu’elles ne seraient que des effets de miroirs. Il est, enfin, des lieux particuliers, très alephs si je puis ainsi parler de l’infini, desquels la vue peut s’exercer simultanément sur l’avant, l’arrière, l’au-dessus comme sur l’au-delà, l’après, l’en-deçà.
L’idée d’échapper au Fleuve le hante pourtant périodiquement. Redescendre en parallèle pour une infinité de parcours, ne serait-ce point encore un paradoxe, mais ce pays en est généreux- l’immobilité, la contemplation en retrait, le renoncement, une manière de ne pas être à ce monde ? De confus fragments de sa vie amoureuse lui reviennent et lui enseignent que la quête est mouvement par essence. Quel meilleur domaine que le sexe pour conjuguer ces deux termes : mouvement, quête ? Il se souvient de femmes désirées dans un instant qui fuit : pour un sourire, pour une démarche, une voix, pour quelque chose qui ne se recrée jamais. Il a compris qu’il ne faut jamais résister, contre la neige glacée quand les skis chantent sur une pente noire, contre le vent et les vagues quand son dos frôle la mer à grande vitesse, contre le changement, dans l’amour, dans la création. Je crois qu’il tente d’en faire sa règle de vie et d’œuvre. Il aime l’homme stochastique de Silverberg où l’auteur décrit l’apparition d’une secte de “transitistes” (bien qu’il n’ait eu ni le courage ni la folie de vouloir leur ressembler). Sa position est claire, il construit dans l’accident, en pleine conscience.
Ainsi renonce-t-il à ces hypothétiques cavernes qui seraient hors de l’atteinte du Fleuve et en accepte-t-il finalement la loi.
Jacques soutient que par la musique, avant l’âge de trente ans, il eut une connaissance exacte de la nature du Fleuve et du cri. Ce fut, dans une œuvre de lui, très complexe, mal éxécutée par un orchestre médiocre, un moment de conscience pure et lucide qui lui vint après une phase de découragement. Il entendit, dans une salle de répétition pauvrement meublée, éclairée par un néon, tout ce qui était joué et tout ce que sa musique supposait. Pendant un fragment de nulle mesure temporelle, battement de son cœur, giration électronique, éon ou temps suspendu, il domina la barrière des nombres et devint conscient de ce qu’il m’a décrit par la suite comme l’immense organisation de désordres confluents. Tout, selon une logique impossible se précipitait vers un état dernier : Le Fleuve, en vérité. Musicalement c’est la co-existence d’objets très complexes et ramifiés ainsi que le glissando qui lui paraissent rendre compte de l’existence du Fleuve. Surtout le glissando, non point conçu comme une sirène ou effet grotesque, mais comme altération immensément lente, presque non perceptible, traduisant la constante pente de l’Univers, l’éternelle modification de nos harmonies.
Le plus frappant est sans doute ce qui vient : à celui qui conçoit le chaos et s’y abandonne avec acceptation est donné soit la destruction soit une force telle qu’il ne lui est plus nécessaire de revenir une fois encore dans les eaux du Fleuve sous la même enveloppe. Je te relate ce rêve qu’il fit cet été :
il se trouvait avec nous dans une petite pièce moderne, banale, avec une table blanche comme dans une cuisine quand il ressentit soudain, proche de lui et de nous, une présence mauvaise. La chose - l’entité- était de nature glaciale, méchante et électrique. Son esprit et son âme furent envahis par quelque chose d’inimaginable et, au sein de ce rêve, son corps se tordit dans son lit, parcouru d’un vent hostile et froid. Il lui vint cette pensée : je dois laisser cela me traverser, je ne puis combattre cette force mais je puis l’obliger à me prendre pour chemin. Il fut extrêmement conscient qu’il existait une condition essentielle : il ne devrait opposer aucune résistance sous peine de destruction immédiate. Il me dit par la suite qu’il avait prêté son corps et son cerveau comme une sorte de récepteur-relai mais que lui-même avait du se cacher, disparaître totalement de cette voie qu’effectivement une tornade de feu froid envahit furieusement. Il se tourna vers la fenêtre tout en prenant garde ne n’opposer aucune résistance au terrible fluide de volonté qui l’investissait et une sorte de réflexe fit qu’il “ouvrit” sa colonne vertébrale pour l’admettre et vida ses yeux pour la laisser sortir. Pendant toute la probablement éphémère durée de cette action “il” ne fut plus qu’une petite étincelle de conscience dissimulée dans une anfractuosité de son corps quelque part dans son dos semble-t-il. La fin de ce rêve est entièrement fantastique et logique. De par la fenêtre il pouvait distinguer deux choses : un immeuble banal de l’autre côté de la rue, le soir, avec des silhouettes allant et venant derrière leurs fenêtres. Et au delà de cet immeuble le ciel, une portion de la voûte céleste. Il regarda les fenêtres qui lui faisaient face et il vit les gens se tordre horriblement comme électrocutés. Il détourna alors son regard et fixa le ciel. Celui-ci s’embrasa lentement et devint blanc, il fût le théâtre de lenteurs lumineuses qui étaient peut-être des sursauts stellaires. Puis le flux se tarit, la chose ne fut plus là, passée, partie. Il se réveilla. et ce rêve fut assez violent pour qu’il n’ait point besoin de le noter rapidement. Il ne le fit que récemment,trois mois plus tard, avant que je ne t’écrive ces lignes.
Je crois que cette vision contient et explique en partie ce qui précède. Confronté à l’aspect insoutenable beauté, horreur, possible et néant du Fleuve, le “voyant “pour survivre se laisse habiter par sa vision et tente de ne pas lui résister. Elle le traverse ainsi et rejoint sa dimension qui seule peut la contenir : c’est l’image du ciel-univers dans le rêve.
À un niveau plus modeste, dans le quotidien, Jacques se sent menacé de destructions. Il est devenu trop puissant pour ne pas avoir trouvé et fabriqué de dangereux prédateurs et il pourrait se détruire lui-même de par le torrent de choses qu’il se contraint à absorber. Ainsi connait-il des temps dans lesquels il n’a plus cette culture continue -qui fut sa mère- mais seulement une culture mosaïque, dispersée, explosée. Il lit plusieurs livres à la fois, il fut l’un des premiers à scanner la télévision (considérant que le contenu d’un film est si dilué qu’il est facile d’en regarder sur huit chaînes à la fois sans en rater les passages intéréssants), il joue avec ses ordinateurs, conclut des affaires, se rend à des vernissages, prépare ses concerts et mène sa vie privée, entre autres choses. Comme tu le vois nous retrouvons là aussi le sens exact du rêve car il est celui qui doit se laisser traverser par le flux sans en être détruit.
J’aimerais à mon tour ajouter une remarque. Ce cri terrible dont il est question est aussi une harmonie. Le bruit de fonds de l’univers est composé des voix infinies d’étoiles infinies. Ce qui nous paraît horreur est en fait notre limitation devant les deux infinis. L’un, l’infiniment petit, est la durée de notre vie. Nous ne saisissons que le phénomène de la fuite du temps, du sable qui coule entre nos doigts. Nous ne sommes pas au présent. L’autre, le grand, est notre limite d’appréhension dès que les nombres grandissent un peu. Le désordre#(Voir Chaos Humain) c’est.plus que cinq, ou huit, ou cent choses qui nous sollicitent simultanément. Pour beaucoup le désordre est deux. La symphonie des étoiles est pourtant belle, unique, éternelle. Elle dit tout de tout, elle est à la fois l’harmonie de Leibnitz et un ensemencement permanent de l’Univers par lui-même. Il suffit de pouvoir l’entendre, elle n’a besoin ni de public ni de lois : cette œuvre géante en spirales d’infinis est anarchique au grand sens de ce terme.
Il existe dans une collection française de science-fiction une image-préface que l’on trouve au dos des pages de garde. Elle montre un homme dans un jardin. Il y a le soleil, la lune, des arbres, la terre, la vie simple. Le ciel est comme une grande cloche qui couvre le tout. Lui, il passe la tête au travers du ciel et il voit. le reste, l’interdit : Il parcourt le Roman de l’énergie, les mondes de rayonnements, le Fleuve. Cette image exprime tout ce qui précède.
Quant au véritable auteur de ces lignes, mon aimé, ce serait une erreur que de penser qu’il me prête ce discours. Il provient sans doute de lui mais aussi d’un “lui” enseigné par moi.
Bon, il est tard. Je ne crois pas t’avoir dit que mes noces avaient été consommées en septembre ? Il y aura -le grand Irlandais le veuille- ma fille Tiffany avec nous en décembre où l’an qui vient. En fait, savant génial perdu dans tes spéculations sur la structure de la matière, tu devrais savoir que je suis -par nature - prima inter non-pares ! Penses-tu réellement que mon enveloppe d’animal me range au niveau des thalamiques, voire corticaux ? Le savoir n’est pas là : il se décrit en termes d’interfaces et les miens sont infiniments subtils que les tiens.
Je sais le monde plus vivement et plus finement que vous ne pouvez le faire. Il fera nuit dans un instant et je descendrai l’allée ombreuse du parc. Je me fondrai dans les taches noires et les échelles de gris. Alors. à moi le réel : ce camaïeu de noirceur à dix mètres c’est un écureuil. Au dessus de ma truffe s’étage tout un monde à plume qui se tait. L’infime grattement des habitants du sous-sol, les eaux voisines, rien ne m’échappe, je les sais tous et ils me savent. Une onde puissante m’envahit mais je n’ai pas besoin de me cacher d’elle, elle peut m’habiter sans me détruire. Son nom est instinct.
Le mien c’est Ombre, Ombre de la forêt des Ombres.”