Francis Huster est, pour l’unique connaissance médiatique que j’ai de lui, un type bien ! Un homme féminin très probablement. Parcours impeccable au cinéma mais avant tout homme de théâtre, ce qui aura longtemps été la lettre de noblesse, il semble posséder tous les atouts sociaux, talent, séducteur, élégance, jamais lourd, jamais vulgaire, attentif, découvreur de jeunes talents, j’en passe. Mon attention s’était portée sur lui lors de l’une des bouffonneries d’Ardisson quand, en compagnie de Zemmour, sur le sujet global de la violence exercée sur les femmes, il s’emporte subitement et dit “Je vais te dire mon opinion : l’homme est un infâme salaud ! (il remet l’agitateur à sa place, il a un énorme charisme Huster, à la fois sensible écorché et poids lourd). Il évoque, dans une brève envolée, les horreurs du patriarcat, “l’homme a martyrisé la femme” (mimiques ridicules de Zemmour) “on ne peut pas avoir de discours comme ça, {…} je pense que dans cette discussion bourgeoise à la télévision où on est là tous les cinq… à essayer de se marrer… {il ne termine pas vraiment ses phrases mais rayonne une énergie et une émotion extraordinaires}; par la suite, on parlera des nouveaux machos noirs et arabes et des femmes qui fantasment sur eux, Huster casse encore le discours de Zemmour “Pour moi, quand j’entends ça, j’ai l’impression d’entendre un mépris de la femme…”
Le problème traité, à propos du livre de Zemmour, Le premier sexe, est celui d’une société occidentale affaiblie car féminisée. Huster aura encore cette jolie phrase “la virilité n’est pas de maltraiter la femme, c’est de la comprendre. Et on ne peut l’aimer que quand on la comprend!”
Pratiquement, de cette émission et je ne vais garder que l’image Huster! Immense ambiguïté des termes, il y a un instant je disais de lui qu’il est probablement un homme féminin. Il faudra s’entendre sur l’usage de cet adjectif. J’aime cet homme en fait parce qu’il tient sur les femmes le même discours que moi, et que les hommes féminins en général.
Lequel ? Premièrement, pour parler des “femmes” il faut être un poète ou un idiot. Dire “les femmes” est une impossible généralisation, non ? Nous sommes ici en présence d’un discours éternel, celui de l’homme devant la femme. Il est évident que sa nature prédispose l’homme à voir la femme comme un être à part, différent, dangereux, extraordinaire, idéalisé, comme une proie ou une prédatrice ou encore une protection. On ne va jamais changer ça, il faudrait réécrire la base du code humain. Je viens de parcourir le livre que, sept ans après cette émission Francis Huster publie et je reste surpris, enchanté, quelquefois en désaccord avec lui. Je suis allé sur le Net me renseigner sur l’actualité de l’homme. Je ne m’attendais par à grand chose (les commentaires online sont très souvent de bas niveau) mais je trouve quelques transcriptions qui m’enchantent.
“J’ai un grand respect pour les femmes qui ont partagé ma vie, je leur dois tout. A la fin des années soixante-dix une voyante m’avait dit : “Tout au long de votre existence, ce seront les femmes qui vous porteront.” Les femmes de ma vie m’ont vu vraiment tel que j’étais. Très dur en tant que metteur en scène, parce que je suis sûr de moi ; très Marshmallow en tant qu’homme, incapable de dire aux gens ce que je veux.
Je dois tout aux femmes, sans elles je ne serais rien. Il y a quelques hommes à qui je dois ma place, un peu de sagesse, mais les femmes sont source de toutes choses et je le sais.”
L’essentiel est dit. Dans beaucoup de mes livres j’écris la même chose. Dans le dernier, c’est textuel, mais plus imagé :
“Pour Des Ombres c’était aussi évident que la musique. Je leur dois tout, disait-il, sans elles je ne serais rien. Elles sont la mer. Avec elles il avait connu l’Océan. À Ibiza il s’était totalement immergé dans la Méditerranée et une femme aux allures de soleil noir. Avec le temps ce serait le Pacifique, Big Sur, Le Mexique et le Yucatan, les Bahamas, la mer noire et la mer du Nord, le golfe Saronique, tout ce qui lui serait essentiel. Il aurait pu vivre sans manger et presque sans boire mais pas sans femmes, pas sans mer. Il ressentait les rythmes marins et féminins. Une nuit d’amour était une nuit d’embruns, de houles parcourues de silences aberrants. Il aimait à la folie, en apnée et c’était foutralement bon car elles étaient source de son inspiration. Toute sa vie, il serait jeune dans le lit des femmes, îlot battu par leur ressac.”
Mais tout devoir aux femmes c’est aussi devenir fragile, s’exposer à tout perdre. On découvre ce risque dans le livre de Francis Huster.
Il y dit des choses terribles, que je ne partage pas encore : “Oui, qui me bouleverse, parce que moi non plus je ne supporte plus la vie, ça fait un bon moment que ça dure. La vie n’est supportable que quand on peut aider les autres, que quand vous vous dites à vous-même : si je n’étais plus là, qu’est-ce qui se passerait ?”
Je suis d’accord avec ce “La vie n’est supportable que quand on peut aider les autres”, c’est tout moi et c’est à la fois une richesse, un moteur et un souci permanent. Je ne pourrais pas dire que je ne supporte plus la vie mais je ne supporte plus le monde des hommes. En particulier celui de l’argent, de ce qu’est devenu la société dite libérale. Je découvre que je suis un enfant - qui a mené beaucoup de combats à bien, des combats d’idées, une lutte pour créer quelque chose, et que cet enfant s’est réveillé très tard, après soixante ans, dans un monde dont il ne voyait pas l’horreur. Et il ne l’accepte pas.
Huster est blessé. Il se confie à une journaliste.
“- Faire passer l’artistique avant l’humain, c’est de la pudeur?
- Non, c’est de la fureur. Moi, aujourd’hui, ma fureur d’exercer ce métier passe avant ma douleur.
- C’est dingue!
- Oui, cela peut paraître dingue, mais les gens qui me connaissent depuis longtemps ne seront pas étonnés. Et moi non plus, d’ailleurs, ça ne m’étonne pas. C’est grâce à cette force de caractère que je tiendrai pendant les dix années à venir.
- C’est une forme de réponse à un désespoir ou juste pour occuper votre vie?
- J’ai besoin de ce vertige de travail pour aller au plus précis de ce que je pense et de ce que je veux dire de l’âme humaine. Dans une vie d’artiste, il y a un long moment où vous regardez les autres et puis vient celui où vous vous regardez. Voilà, c’est maintenant. Je vais être seul avec moi-même pendant un bon bout de temps. Oui, un bon bout de temps...
J’aime beaucoup cet homme, pour son attitude qui ne varie jamais, quel que soit son rôle. Dans son livre (qui devrait s’intituler Nuit blanche car il commence le soir et s’achève à l’aube) il y a de belles choses. Mais rien d’aussi fort et vrai que lui quand on le voit exister. Je vois qu’il est fragile et qu’il ne craint pas de le dire. Je le respecte.
Francis Huster : Lettre aux Femmes et à l'amour (Cherche Midi, janvier 2010)