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J’ai dans les mains un roman d’un auteur américain, Percival Everett, paru récemment chez Actes Sud.
Jamais entendu parler de lui.
Son nom pourrait être une composition, Parsifal perdu dans une Amérique sans Graal ou un Everest de l’abominable , l’horreur américaine contemporaine.
Le quatrième de couverture ne m’avait guère convaincu : un homme a la tête coupée dans un accident de la route. Décapitation routière qui s’était produite sur une route genevoise quand j’étais jeune homme, je m’en souviens fort bien.
Bref, de diligents services funéraires recousent la tête (360 points de suture sur le corps) pour le rendre « présentable » et l'on se hâte de procéder à la cérémonie d'évacuation funéraire du recousu.
Ce qui se produit et qui va se développer n’est pas un décès ; c’est une émergence de vie.
Théodore Larue, le protagoniste, est en effet un raté, un loser, en route pour se suicider. Il espère pouvoir se noyer sur une plage proche. L’incontrôle d’un camion et l’ironie du sort le décapitent. Dès cet instant, le roman engrenne, car Théodore Larue (Ted Street dans le texte original) se réveille dans l’église au milieu du prêche, terrifie tout le monde et rentre chez lui avec une extrême simplicité. Passons les détails, les coutures utiles au récit pour mettre en scène ; il n’est pas simple pour une femme et ses enfants de retrouver dans une cuisine un mari qui vient d’être enterré mais se porte bien. Ted était un velléitaire : il n’allait jamais au bout de ses projets ; n’accomplissait pas ses désirs. Il n’a connu qu’une minable aventure sexuelle avec une Alaska girl.
Après avoir perdu puis retrouvé la tête, tout s’éclaircit. Au fil des 300 pages du roman, il ne prend que de bonnes décisions. Il faut bien préciser que c’est dès cet instant qu’il entre dans l’enfer américain.
Ce seront en premier lieu les médias, pathétiques, envahisseurs, lamentables, étouffants, suivis d’un enlèvement par une secte religieuse… Comment la décrire ? « Dégueu » serait un bon terme. Un pathétique obèse nommé Big Daddy retiré en Arizona règne sur une cour des miracles à la puissance US. Tout le monde le cherche, tout le monde le veut. Sa tête a du prix, car il l’a perdue et recollée. On retrouve ici le thème de la mort chez les Américains : comment l’éviter, comment restaurer les précieux fluides fondamentaux, comment, en d’autres termes, rester éternellement jeune ? Le pathétique croît. Big Daddy, l’immonde tas de saindoux, prend la parole : « Vêtu de veste et de son pantalon rouge malgré la chaleur torride de midi, Big Daddy ruisselait de sueur, « … » L’odorat de Ted ne le trompait pas sur son odeur nauséabonde. » Les pieds du maître et la saleté du disciple. Le seul charme de ce séjour dans l’enfer des fondamentalistes américains malaxant du Jésus à tout va réside dans la faculté du petit obèse à réciter sur le mode hystérique des stances au Fils de l’Homme sans aucune ponctuation et véritablement essoufflantes.
Delarue (on s’amuse à l’identifier au présentateur du même nom) parvient à s’échapper pour tomber face à un homme dont les yeux bleu pâle occupe la quasi totalité dûn visage au regard faussement amène. Petit bémol : « Déjà entendu parler de ces dingos qui croient aux hélicos noirs ? demande l’homme » Nous voici donc partis pour Rosswell. Les origines, sinon de Tea Leoni, du moins de son mari. Base mythique, connue pour avoir abrité le premier vaisseau extraterrestre atterri sur notre planète, aux Etats-Unis bien entendu. Si vous ne savez pas pourquoi les extraterrestres débarquent aux Etats-Unis et détruisent dans l’orde New York (un certain Ben Laden en a pris de la graine), Washington (on se demande pourquoi) et Los Angeles (ils oublient les deux essentiels américains qui sont Disneyland et Las Vegas), relisez mon premier bouquin, Idéale Maîtresse, j’ai tout balancé vers la page 320. Quelle plus atroce définition de l’enfer peut-elle se donner que celle de l’armée américaine entretenant une cohorte de scientifiques (fous, bien évidemment) au 200ème sous-sol de Rosswell ? L’US Army s’intéresse beaucoup à Ted à cause de l’Irak actuel et de l’Iran pour demain. En effet, un bon soldat américain sera un bon soldat américain mort. On eût pu prêter cette définition aux fondamentalistes islamiques, mais avec l’arrivée de Ted, la donne change : il est mort mais les projectiles ne l’affectent pas. Il est insensible à la douleur. Ses idées sont claires. De quoi faire fonctionner même le cerveau débile d’un George Walker (Bush pour les intimes). Le cœur de l’atroce en ce lieu est un cristal noir qu’habite une femme, le docteur Lions. Pour les contours de la déchirure, lisez le livre. Elle le découpe, elle le vide, sans anesthésie, curieuse de savoir s’il est réellement insensible à la douleur. Apparemment oui ; il lui parle pendant toute l’opération. L’évasion du bunker se réalise par la colonne de feu, là où l’armée brûle les corps des cobayes généralement humains.
Court épisode dans une autre secte ; un style Woodstock un peu gras, un peu dégueulasse. Janice Joplin n’est pas passée par là. Il a été intéressant d’apprendre à Roswell que la cinquième blessure faite au Christ fut celle d’un Romain nommé Longin. Merci, Mel Gibson ! La lance elle-même est à Rome, mais des sbires d’Hitler l’avaient découverte dans les années quarante dans une grotte du Moyen-Orient. Cette lame, sur laquelle se trouvaient des taches de sang de notre seigneur Jésus, avait été remise à des scientifiques chargés d’isoler l’ADN du Christ, de le séquencer puis de le cloner. Ted emmène avec lui dans son évasion le cloneur fou et l’un des cinquante clones, qui n’est pas trop mal formé, hormis le fait qu’il n’a pas de bouche. Le détail prendra son importance à la fin du livre. Nous en sommes environ aux deux tiers . Je ne puis rendre compte du foisonnement de personnages qui peuplent cet ouvrage. Je dois vous le dire, j’aime bien les livres cinéma.
Je me rappelle de ce commentaire de l’éditeur Buenzod, toujours à propos d’Idéale Maîtresse : « La finesse française, la fougue latino et l’imventique américaine. » Je n’en demandais pas tant, mais je reconnais que, face à la production littéraire actuelle, la française notamment, l’inventique américaine emporte tout sur son passage, cette remarque n’ayant rien de sarcastique.
Sur le chemin du retour, Ted repasse dans les parages de la secte de Big Daddy et sauve quelques dizaines d’enfants qui vont être sacrifiés. Il le fait avec simplicité. Alors viennent, dans les vingt dernières pages, les retrouvailles avec la famille. L’hydre télévision est de retour. Chose intéressante, les flics et les gens des news ont peur de Ted. Il s’est acquis une dimension nationale en sauvant ces enfants. Il a donné à la TV de quoi manger. Cette journaliste de TV, qui tremble dans son fauteuil face à lui, me fait penser à cette commentatrice défraîchie qui s’est si mal conduite avec son père. Mais chut ! Je fréquente plus France Télévision que TSR, la Une que TVE. J’ai des souvenirs qui traînent en France. Ici, pas de clé pour vous. Allez vous faire voir avec ou sans bonheur. Il est vrai que je vous parle du livre d’Everett, dont le génie. Ou plus modestement la synthèse et l’inspiration, la clé, apparaissent ou nous sont données, je crois bien, dans la seule dernière page. Face aux caméras, l’homme de la rue tient ce discours tellement simple :
« Je ne suis pas un héros. Je ne suis pas un ange. Il n’est point de dieu au nom duquel je puis agir en émissaire. Je ne suis ni le Sauveur ni le Messie.
Je suis, enfin, dans cette vie, un homme respectable. »
Livre finalement merveilleux. Il faut avoir pas mal bourlingué en Amérique pour voir toutes ces couleurs, comprendre toutes ces odeurs. A mon avis surtout, il faut être Européen ; nous connaissons l’Amérique tellement mieux que les Américains, d’une certaine manière. We have the big picture ! Eux, pas tellement. Ted fait alors, neuf lignes avant le point final, la seule chose qui ait du sens. Il porte la main à son coup. Il défait un point de suture, puis deux, et, un à un, les défait tous. Il prend sa tête à deux mains, la pose sur ses genoux et meurt pour de bon.
Pour aimer l’Amérique aujourd’hui, pour aimer sa folie, sa violence, sa pollution et par dessus tout son immense désespoir, ne faut-il pas être mort ?
Jacques Guyonnet
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