Los Angeles, le 1er février 2005 / jb Re. Varese
A Jacques,
mon avis, que tu as la gentillesse de solliciter.
0. J’aime beaucoup ton « à l’occasion de… Varese ». Il a de l’allant, éveille la curiosité, il est percutant, cherche le contact abrasif, convoque la polémique, donne de l’énergie. La musique est une perturbation de l’atmosphère. De ce PoV c’est parfait. Ton style a de l’aisance. Brillant !!! Bravo ! Ton portrait autant que celui de Varese. En donnant de soi, on honore l’autre, n’est-ce pas ? Varese est un homme libre qui cherche la liberté de son temps. Ne l’es-tu pas aussi ? « Le temps tient ses archives à jour. »
1. On y apprend donc ce que tu en penses. La personne Varese reste lointaine, cachée sous l’étiquette. Le veux-tu ainsi, supposé connu dans son œuvre comme dans sa baignoire ? Jouer le musicologue ne fait pas justice à Varese, tu as bien raison, lui qui s’en prenait volontiers aux middlemen et autres entrepreneurs qui font filtre entre compositeur et auditeur.
2. Varese, le monolithe. J’ajouterais : le mégalithe. Qui fait penser à menhir, dolmen… et entre en résonance avec les dernières phrases de ton article. Varese est tellement ouvert, évident, simple zen est le mot - qu’il en est mystérieux, unique, élevé, sacré… plutôt que massif, rigide, self-contained. Mono fait tour d’ivoire. Mega permet l’hésitation sur le genre : féminin, masculin ? Madrigal ou motet ? Profane / sacré ? As above so below.
3. Deuxième paragraphe : 2 x “fascinant” à quelques mots de distance
4. En passant… La formule “ Je dis…” lorsque prononcée à voix haute (mentalement ou vocalement) est de toute évidence incantatoire. « J’ordonne… » Elle établit avec son ton de stèle la distance, et paradoxalement rend anonyme ce que de toute évidence on souhaite partager sinon pourquoi écrire? Ecrite, elle suggère la condescendance, peut-être même l’arrogance, le “je, moi, personnellement…”, qui, pour certains, n’est pas très loin du jugement péremptoire, et même du mépris « tiens, chien ». L’écrivain ne doit-il pas faire la plus grande place au lecteur ? Faut-il qu’il se place plus haut que son sujet même, Varese. (Celui qui aime penche le parapluie sur l’autre).
5. Le rapprochement avec la théorie des cordes est génial ! Varese est proche des physiciens au travail. Il a vécu le boulversement des données sur la matière. Un fan d’Einstein, sans doute. Il a vécu la bande-son de deux guerres vraiment bruyantes. Il y a du prophète antique en lui. Peut-être, après tout, as-tu raison de prendre le ton de Moïse sur la montagne.
6. Ci-dessous quelques remarques en CAPITALES, glanant ici et là, au gré de la lecture.
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Ton texte :
Varèse, un monolithe.
J’emmerde la gloire.
I refuse to submit to sounds that have already been heard.
(Edgard EDGAR - Varèse, conversations)
Je me suis dès le début trouvé une parenté avec Varèse. Sa mère est italienne, la mienne aussi. Son père est bourguignon… le mien aussi. Et puis, sauvagerie et solitude, qui sait?
Quand je vais le voir à New York, en 1964, à Sullivan Street dans le Village, un appartement en demi-sous-sol DEMI SOUS-SOL -, je suis frappé par l’impression de pauvreté que dégage l’endroit. Mais l’homme possède quelque chose qui reste hors de la portée des nantis, de la dignité, une présence, des yeux fascinants. En ce temps-là je suis fasciné par les manuscrits (j’ai réussi à piquer au jeune hermite ERMITE - de Baden Baden - BADEN-BADEN S’AGIT-IL DE VARESE ? - pour quelque temps celui de Penser la musique aujourd’hui) et je remarque, dans une corbeille, des feuilles de musique crayonnées avec une sorte de rage. J’hésite, je vais avoir l’air idiot, je le sais, mais je lui demande si je puis me servir. Tout prendre? Il rit, je fais le plein de sketches, d’idées griffonNées. Du crayonnage. Tout se perdra quelques années après. Cet homme me met à l’aise, nous parlons, longuement. Nous sommes un an avant sa mort, je ne sais pas grand-chose de lui, il a découvert Santa Fé, le Nouveau Mexique et le désert de Sonora bien avant moi. Je ne suis qu’un jeune ignorant qui débarque. À part avoir dirigé Octandre et Intégrales dans mes concerts genevois je ne sais rien de lui. La coïncidence énorme - mais je ne l’apprendrais APPRENDRAI - que beaucoup BIEN - plus tard - c’est que le même jour, en fin de matinée, je me suis rendu à Park Avenue voir Stockowski STOKOWSKI -. Une démarche de curiosité pure, sa fille, rencontrée dans une dans une réception de l’ONU m’a donné sa ligne directe. Elle insiste : «Talk with dad! You’ll kiss him 4 me!» - ANACHRONISME : 4 = FOR, EN CE TEMPS-LA - À mes yeux ce n’est que le vieux Monsieur qui dirige une version orchestrée de la Toccata et fugue en ré mineur au début de Fantasia ! J’ignore absolument qu’il est pratiquement le seul en Amérique à avoir défendu Varèse et dirigé ses œuvres. On me jette dans un lift privé qui débouche sur un attique grandiose. Je foule trois kilomètres de moquette rouge pour dévisager une star momifiée que j’ennuie. Je le lui rends bien. Mais, le même jour, je descends les quelques marches d’un appartement en contrebas, dans un quartier pauvre. C’est un peu The Approach to the Hidden Man. Borgès aurait aimé ça.
Quarante ans passent.
Je dis qu’on s’est beaucoup servi de Varèse. Stockowsky sans doute et Boulez dès que Jean-Louis Barrault le lui présente. Il aura été une sorte d’otage du monde musical. Il est jouable, très programmable. Sa musique fait de l’effet. Elle sert beaucoup plus les chefs et les critiques que son auteur. Hué, conspué, adoré parfois, impressionnant toujours, ses oeuvres créent chaque fois l’évènement et on le sait. Mais alors pourquoi ne lui offre-t-on pas une chaire? Une fonction de compositeur en résidence? Une situation? Un peu de business quoi!, tous s’y adonnent. Je dis qu’il est trop honnête. Qu’il y a quelque chose dans son regard qui décourage les maffiosi du monde musical. On lui fait parfois des dons, mais anonymes! Il lui manque un Paul Sacher, c’est évident.
Je dis également que Varèse vit et demeure en son essence monolithique. Le «Adieu Varèse, ton temps finit et il commence» de Boulez sonne trop pathos à la Malraux. Varèse était toujours là, bien avant la révolution musicale européenne. Comme les tourbillons du GranD Canyon, il monolithe, - OBSCURE, EST-CE LE MONDE QUI AGIT… ? - le monde autour de lui, agit puis s’efface. Le vif l’ignore, le mort sourit. Pour un long quart de siècle la musique nouvelle fut le lieu des chercheurs de trésors, des aventuriers illuminés. That’s over! De quoi donc mourût-elle? D’une absence de public ? Ou de communication? D’être trop géniale? Et en qui et quoi revit-elle ? Je laisse cette interrogation aux parasites de la culture, les musicologues. Je distingue Varèse dans la perspective du temps gelé cher à Castaneda et ses sorciers Yakis. Son golem existe quelque part dans Monument Valley, je crois l’avoir vu. Il ne faut jamais oublier que Varèse est devenu américain. «Je ne considérais pas le titre d’Amériques comme purement géographique, mais comme symbolique des découvertes, de nouveaux mondes sur la terre, dans le ciel ou dans l’esprit des hommes.» dit-il. Varèse est très «grands espaces de l’OuesT». Il adorait les cristaux, sa musique l’exprime. De cette taille je ne vois que Stockhausen qui, dans le contingent, est un personnage inutilement pénible, mais dans A - l’étage de la vision spéculative un autre monolithe, un pur génie des noces de la musique avec les mathématiques, le seul, après Mersenne.
Je dis encore que Varèse est un matheux acousticien. Tout le monde sait qu’il nait NAÎT - trop tôt dans un monde électro-acoustique trop jeune. Mais il parvient à réaliser des effets inouïs avec des instruments conventionnels. Jeune chef, j’avais dirigé son Octandre. Une chose me frappait toujours dans le AU - début de la partition. La trompette et la flûte, énonçant un frottement d’intervalles suraigu, donnaient naissance à un son différentiel d’environ 50 Hz me semblait-t-il SEMBLAIT-IL. C’était une sensation étrange, ce sinus baladeur fantôme qui me semblait traîner au ras du sol; la première fois, j’avais douté de mes sens. On retrouve cette alchymie dans presque toute sa production. Désert(s) est une œuvre très difficile à réaliser. Il faudrait que les musiciens se mettent en question avant d’interpréter ces pages. Il faudrait qu’ils jouent «juste» ce qui n’est presque jamais le cas. Ces agrégats cristallins de cuivre dans le grave, personne ne les contrôle. Et… s’ils avaient une signification plus forte que celle que leur prête la routine des orchestres? Tout le monde se fout de la vérité «Varèse». Dans les années 80, pour diriger Déserts, j’ai reçu d’Universal Editions une bande son de qualité tellement minable que j’ai dû faire refaire ces interpolations par Christian Wicht, un jeune musicien genevois. Avions-nous trahi Varèse? Moins que ses éditeurs et, pour le moins, la qualité était là. Je n’ai pas l’espace de développer ici l’hypothèse sans doute la plus fondamentale, mais je dis POURQUOI PAS SIMPLEMENT : « JE MENTIONNE » ? - mentionner que s’il existe une pensée dans les sciences actuelles qui est proche de l’univers varésien c’est la théorie des cordes. Le compositeur rêvait de revenir au «son générateur primordial», il me l’a dit.
Je dis enfin que Varèse est une image double de Stravinsky. Dans Amériques il y a un passage littéralement emprunté au Sacre. Quelle est leur parenté? Ils sont tous deux, comme dans les langages moderneS de la programmation informatique, «object-oriented composing». Il existe deux sortes de musiciens qui s’attaquent au paramètre temps dans la musique. Les romantiques et les post-weberniens. Chez les romantiques il s’agit surtout de s’accorder aux élans du cœur, du souffle et du sexe (sublimé). Le temps tic-tac romantique est chromatique. Il est aussi volé (rubato) pour définir le respect d’un ordre social qu’il ne conteste pas vraiment. La seconde race s’est attaquée, il y a cinquante ans, aux particules élémentaires du temps, d’où le désastre qu’on sait. La musique étant uniquement faite de temps (fréquence, timbre, forme) on ne peut s’attaquer à son fondement sans la défaire. C’est ce que Stravinsky a saisi, avec son inaltérable pulsation de base. Ça se poursuivra dans des musiques aussi minimales que la trance, la techno et le tribal. Et c’est à ce niveau qu’apparaît le sommet de la pensée désincarnée du monolithe Varèse. Il ne deale qu’avec l’énergie, la densité, la masse et le spectre sonore. Si toute musique est par définition acte religieux, celle de Varèse n’a rien de chrétien ni de musulman. C’est beaucoup BIEN - mieux. Intemporelle. Sans lamentation, sa pensée très orientale, bouddhiste ou même zen survole le monde de l’impermanence, le peuple d’objets qu’elle a posés là et les éclaire de son intense méditation.
Je savais bien qu’un jour viendrait où je comprendrais COMPRENDRAI - l’indifférence un peu hautaine de Varèse envers les prêtres et les clowns de ce monde.
Il ne les voit même pas.