Margelle
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Varèse, un mégalithe.

J’emmerde la gloire.
I refuse to submit to sounds that have already been heard.
(Edgard Varèse, conversations)

Je me suis dès le début trouvé une parenté avec Varèse. Sa mère est italienne, la mienne
aussi. Son père est bourguignon… le mien aussi. Et puis, sauvagerie et solitude qui
sait ?
Quand je vais le voir à New York, en 1964, à Sullivan Street dans le Village, un appartement
en demi sous-sol, je suis frappé par l’impression de pauvreté que dégage l’endroit.
Mais l’homme possède quelque chose qui reste hors de la portée des nantis, de la dignité,
une présence, des yeux fascinants. En ce temps-là je suis obsédé par les manuscrits (j’ai
réussi à piquer au jeune ermite de Baden Baden pour quelque temps celui de Penser la
musique aujourd’hui) et je repère chez Varèse, dans une corbeille, des feuilles de musique
crayonnées avec une sorte de rage. J’hésite, je vais avoir l’air idiot, je le sais, mais je lui
demande si je puis me servir. Tout prendre ? Il rit, je fais le plein de sketches, d’idées griffonnées.
Du crayonnage. Tout se perdra quelques années après. Cet homme me met à l’aise,
nous parlons, longuement. Nous sommes un an avant sa mort, je ne sais pas grandchose
de lui, il a découvert Santa Fé, le Nouveau Mexique et le désert de Sonora bien avant
moi. Je ne suis qu’un jeune ignorant qui débarque. À part avoir dirigé Octandre et
Intégrales dans mes concerts genevois je ne sais rien de lui. La coïncidence énorme - mais
je ne l’apprendrais que beaucoup plus tard - c’est que le même jour, en fin de matinée, je
me suis rendu à Park Avenue voir Stockowski. Une démarche de curiosité pure, sa fille, rencontrée
dans une réception de l’ONU m’a donné sa ligne directe. Elle insiste : « Talk with
dad ! You’ll kiss him for me !» À mes yeux ce n’est que le vieux Monsieur qui dirige une
version orchestrée de la Toccata et fugue en ré mineur au début de Fantasia ! J’ignore
absolument qu’il est pratiquement le seul en Amérique à avoir défendu Varèse et dirigé
ses oeuvres. On me jette dans un lift privé qui débouche sur un attique grandiose. Je foule
trois kilomètres de moquette rouge pour dévisager une star momifiée que j’ennuie. Je le
lui rends bien. Mais, le même jour, je descends les quelques marches d’un appartement en
contrebas, dans un quartier pauvre. C’est un peu The Approach to the Hidden Man. Borgès
aurait aimé ça.

Quarante ans passent.

Je dis qu’on s’est beaucoup servi de Varèse. Stockowski sans doute et Boulez dès que
Jean-Louis Barrault le lui présente. Il aura été une sorte d’otage du monde musical. Il est
jouable, très programmable. Sa musique fait de l’effet. Elle sert beaucoup plus les chefs
et les critiques que son auteur. Hué, conspué, adoré parfois, impressionnant toujours, ses
oeuvres créent chaque fois l’évènement et on le sait. Mais alors pourquoi ne lui offre-t-on
pas une chaire ? Une fonction de compositeur en résidence ? Une situation ? Un peu de
business quoi !, tous s’y adonnent. Je dis qu’il est trop honnête. Qu’il y a quelque chose
dans son regard qui décourage les maffiosi du monde musical. On lui fait parfois des dons,
mais anonymes ! Il lui manque un Paul Sacher, c’est évident.
Je dis également que Varèse vit et demeure en son essence monolithique. Le « Adieu
Varèse, ton temps finit et il commence » de Boulez sonne trop pathos à la Malraux. Varèse
était toujours là, bien avant la révolution musicale européenne. Comme les tourbillons du
Grand Canyon, il sculpte le monde autour de lui, agit puis s’efface. Pour un long quart de
siècle la musique nouvelle fut le lieu des chercheurs de trésors, des aventuriers illuminés.
That’s over ! De quoi donc mourût-elle ? D’une absence de public ? Ou de communication ?
D’être trop géniale ? Et en qui et quoi revit-elle ? Je laisse cette interrogation aux parasites
de la culture, les musicologues. Je distingue Varèse dans la perspective du temps
gelé cher à Castaneda et à ses sorciers Yakis. Son golem existe quelque part dans
Monument Valley, je crois l’avoir vu. Il ne faut jamais oublier que Varèse est devenu américain.
« Je ne considérais pas le titre d’ Amériques comme purement géographique, mais
comme symbolique des découvertes, de nouveaux mondes sur la terre, dans le ciel ou dans
l’esprit des hommes. » dit-il. Varèse est très « grands espaces de l’Ouest ». Il adorait les
cristaux, sa musique l’exprime. De cette taille je ne vois que Stockhausen qui, dans le
contingent est un personnage inutilement pénible, mais dans l’étage de la vision spéculative
un autre monolithe, un pur génie des noces de la musique avec les mathématiques, le
seul, après Mersenne. En rédigeant ces lignes je reçois la visite de Jordan Bojilov, mon
interface Hollywood-Europe. Un honneur! Il lit ces lignes et commente «Varese, le monolithe?
J’ajouterais : le mégalithe. Qui fait penser à menhir, dolmen… et entre en résonance
avec les dernières phrases de ton texte. Varese est tellement ouvert, évident, simple
– zen est le mot - qu’il en est mystérieux, unique, élevé, sacré… plutôt que massif, rigide,
self-contained. Mono fait tour d’ivoire. Mega permet l’hésitation sur le genre : féminin,
masculin ? Madrigal ou motet ? Profane / sacré ? As above so below»
Il se retire avec cet effet djinn qui a tant inspiré Steve Jobs.

Je dis encore que Varèse est un matheux acousticien. Tout le monde sait qu’il naît trop
tôt dans un monde électroacoustique trop jeune. Mais il parvient à réaliser des effets
inouïs avec des instruments conventionnels. Jeune chef j’avais dirigé son Octandre. Une
chose me frappait toujours dans le début de la partition. La trompette et la flûte, énonçant
un frottement d’intervalles suraigu, donnaient naissance à un son différentiel d’environ
50 Hz me semblait-t-il. C’était une sensation étrange, ce sinus baladeur fantôme qui
me semblait traîner au ras du sol ; la première fois j’avais douté de mes sens. On retrouve
cette alchymie dans presque toute sa production. Déserts est une oeuvre très difficile à
réaliser. Il faudrait que les musiciens se mettent en question avant d’interpréter ces pages.
Il faudrait qu’ils jouent « juste » ce qui n’est presque jamais le cas. Ces agrégats cristallins
de cuivre dans le grave, personne ne les contrôle. Et… s’ils avaient une signification
plus forte que celle que leur prête la routine des orchestres ? Tout le monde se fout de la
vérité « Varèse ». Dans les années 80, pour diriger Déserts, j’ai reçu d’Universal Editions
une bande son de qualité tellement minable que j’ai dû faire refaire ces interpolations par
Christian Wicht, un jeune musicien genevois. Avions-nous trahi Varèse ? Moins que ses éditeurs
et, pour le moins, la qualité était là. Je n’ai pas l’espace de développer ici l’hypothèse
sans doute la plus fondamentale, mais je dis que s’il existe une pensée dans les sciences
actuelles qui est proche de l’univers varésien c’est la théorie des cordes. Le compositeur
rêvait de revenir au « son générateur primordial », il me l’a dit.

Je dis enfin que Varèse est une image double de Strawinski. Dans Amériques il y a un
passage copié-collé du au Sacre. Quelle est leur parenté ? Ils sont tous deux, comme dans
les langages modernes de la programmation informatique, « object-oriented composing ».
Il existe deux sortes de musiciens qui s’attaquent au paramètre temps dans la musique.
Les romantiques et les post-weberniens. Chez les romantiques il s’agit surtout de s’accorder
aux élans du coeur, du souffle et du sexe (sublimé). Le temps tic-tac romantique
est chromatique. Il est aussi volé (rubato) pour définir le respect d’un ordre social qu’il ne
conteste pas vraiment. La seconde race s’est attaquée, il y a cinquante ans, aux particules
élémentaires du temps, d’où le désastre qu’on sait. La musique étant uniquement faite de
temps (fréquence, timbre, forme) on ne peut s’attaquer à son fondement sans la défaire.
C’est ce que Strawinski a saisi, avec son inaltérable pulsation de base. Ça se poursuivra
dans des musiques aussi minimales que la trance, la techno et le tribal. Et c’est à ce niveau
qu’apparaît le sommet de la pensée désincarnée du monolithe Varèse. Il ne deale qu’avec
l’énergie, la densité, la masse et le spectre sonore. Si toute musique est par définition acte
religieux, celle de Varèse n’a rien de chrétien ni de musulman. C’est beaucoup mieux.
Intemporelle. Sans lamentation, sa pensée très orientale, bouddhiste ou même zen survole
le monde de l’impermanence, le peuple d’objets qu’elle a posés là et les éclaire de son
intense méditation.

Je savais bien qu’un jour viendrait où je comprendrais l’indifférence un peu hautaine de
Varèse envers les prêtres et les clowns de ce monde.
Il ne les voit même pas.


Jacques Guyonnet