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 Sollers écartelé

 

 

« Le cas Soller »  : tel était le titre d’un chapitre d’Idéale Maîtresse, roman que j’ai publié en 1999, tant le personnage de cet écrivain me paraissait à la fois attirant et agaçant. Sollers et d’Ormesson furent les incontournables du « Roi Lire » et des médias français, nous y participions avec plaisir. A l’apparente succession de Jean d’Ormesson, Sollers revisite sans s’en rendre compte la phrase célèbre de Jorge Luis Borges : « Les médias et la fornication sont abominables, car ils multiplient notre image. » C’est vrai, on voit Sollers partout.

Je ne le connais pas personnellement, pourtant nos trajectoires furent proches dans les années soixante : lui, fondateur de la revue Tel Quel (selon Paul Valéry), moi dans les concerts de l’Odéon, théâtre de France, avec la bande à Boulez. Tout ça quartier latin, dans les avenues très vivantes du postmodernisme, école lacanienne, musique contemporaine, parcours stochastique, Xenakis, son œil de verre : même combat, du moins à l’époque. Je me souviens d’une photo de cet auteur, prise probablement en 1968, il est très beau. Plus tard, quand je lis ses œuvres et celles de Jean d’Ormesson, il me revient toujours le même commentaire : d’Ormesson m’enchante, il me laisse à la fin de son livre avec quelque chose de plus ; Sollers me laisse sur ma faim. Je ne m’attends pas à être exagérément fier de cette dernière déclaration, je ne sais pas si le poète, l’écrivain ou le compositeur sont là pour calmer nos petites faims culturelles. Ils doivent aussi nous déranger, nous appeler, nous questionner et, pourquoi pas, aller balader leurs spots dans les terres obscures de nos inconscients.

Ces dernières années, je l’avoue, je n’ai cessé de brocarder Sollers, notamment dans une trilogie romanesque, en en faisant un commandant de Boeing 747 un peu porté sur les cocktails et doté d’un excellent sens de l’humour. Pas si mal finalement ! Mon intérêt et mon affection, somme toute, n’étaient point morts.

Lors de cette rentrée littéraire 2002, notre héros s’est tant servi des médias que je ne suis certainement pas le seul à m’en être agacé imperceptiblement. Des interviews provocateurs à la limite du ridicule : « De nos jours, il n’y plus d’écrivains. » Sous-entendu : je reste le seul… Ainsi donc, mon cher Sollers, pensais-je en ce début de septembre, tu te places délibérément sous les projecteurs, à l’avant-scène, j’entends déjà s’armer les pistolets et autres mousquetons. On va se faire Sollers ! Il a intérêt à être bon. If not : much ado for nothing… Ou, mieux que Shakespeare, une petite citation de Peanuts : Why do a lot of barkings when you really have nothing to say ?

Je me suis donc rendu chez mon libraire pour acquérir L’Étoile des amants, en me jurant de le lire l’esprit ouvert, sans parti pris d’aucune sorte. A peine en avais-je pris connaissance que la plus ancienne librairie de Genève invite Pierre Assouline, écrivain, biographe et directeur de la revue Lire, pour commenter quelque ouvrages de cette rentrée littéraire de plus en plus foisonnante, et qui jette pêle-mêle sur le marché 700 livres ou plus. Ce qui est une bonne manière de les sacrifier. J’arrive, avec un peu de retard, l’assistance est du style componctieux. Assouline paraît bien dans sa peau, très souriant, mais il n’a pas de voix ou n’en use point et la plupart d’entre nous sont renvoyés à une variante de Verlaine :

 

Dans ce lieu solitaire et glacé, un homme est tout à l’heure passé

…et l’on entend à peine ses paroles.

 

Se sont pourtant rendus à cette invitation trois ou quatre éditeurs romands (ils n’excitent pas particulièrement leurs confrères parisiens), quelques étudiants, des dames âgées, soutien éternel et impérissable de la littérature et de la musique contemporaine. Ah, les femmes ! C’est ici que les choses s’engrènent et, qu’à ma grande surprise, je vais ressentir le besoin de prendre le parti de Philippe Sollers, qui jusque là n’avait réussi qu’à m’intéresser, m’amuser, et imperceptiblement – je le redis – m’agacer. En effet, deux interventions ont lieu et sont déterminantes. Dans la première, Assouline nous dit – c’est son opinion -  que le livre de Sollers est mauvais. Que cet auteur n’a, au fond, jamais écrit un roman de sa vie, qu’il n’a pas les qualités d’un conteur et encore moins d’un romancier. Le roman étant actuellement un fourre-tout, je me demande bien à quelles qualités pense Assouline. Il ne le dira pas. J’écoute, des idées se font jour en moi. Deuxième intervention : une pasionaria de la littérature demande au conférencier ce qu’il en est de la poésie. Assouline donne la bonne réponse, mais il va nous démontrer qu’il n’a lu que superficiellement le livre de Sollers. Il place en effet la fameuse formule des éditeurs paresseux : « Tout le monde demande de la poésie, mais personne n’en achète. » Je connais cette esquive et, si on l’applique à la lettre, elle est exacte. Poésie, si tu nous regardes… Toutefois, je détecte qu’Assouline, comme la plupart des critiques et des exégètes, ne réalise certainement pas que la poésie s’est osmosée dans les livres et qu’elle y vit quelle que soit leur forme.

Qu’est-ce que la poésie ? Vaste et bonne question. Les gens se réfèrent probablement à des structures et des lois apparues dès le XVIème siècle et qui trouvent leur équivalent musical dans la sonate, le scherzo, la symphonie ou la fugue. Elles tendent à disparaître et, dans la période récente, elles sont utilisées par des artistes comme Georges Brassens, Jacques Brel ou Julien Clerc. La poésie semble retourner à ses sources : le chanté. Mais elle n’est plus le domaine exclusif de la littérature. Ce qui m’amuse, c’est que tout bon roman recèle d’innombrables cavernes de sel gemme poétique. Je ne vais pas m’aventurer dans une énumération qui serait subjective et fastidieuse, mais les livres de Jean d’Ormesson, qui aura longtemps été mon antithèse Sollers, sont plus ou moins à l’image du corps humain : composés à 95% de poésie, et pour le reste de carbone, phosphates, virgules pileuses, points nerveux, ossature-verbes, adjectifs-calcium et autres parties du grand tout, qu’il soit livre ou corps humain.

Or, nous y voici, la contradiction assoulinienne (dirais-je assoulinesque ?) réside dans la juxtaposition de ces deux déclarations : le livre de Sollers n’est pas bon et la poésie n’est plus éditée. Mais il se trouve que L’Étoile des amants, qui est peut-être un roman, peut-être une étoile, un livre en tous les cas, paru chez l’un des plus prestigieux éditeurs français, que ses 176 pages d’écriture, augmentées de 8 pages blanches ou presque, ne constituent peut-être pas un roman mais un petit miracle de poésie, du surSollers, du surf Sollers, un missile Seul-Airs, le livre d’un esprit excessivement cultivé et fin qui s’approche de la mort et qui altère et désaltère la forme du roman pour laisser librement s’épandre une invention poétique d’une étonnante qualité. Pour une fois, Soller cesse de provoquer, de jouer les pitres parisiens et les gourous de la littérature, il ne persifle plus, il respire, il devient même grave. Les premières lignes du roman ressemblent à une pièce de théâtre avec didascalies :

 

- On part ?

- On part.

Maud ne pose pas de questions, elle est prête.

(…)

Respire, maintenant, respire. Écoute, regarde, sens, touche, bois, respire.

Je saurai plus tard où aller. Je te dirai.

 

Quel étonnant début ! Ce style est neuf. Desséchée, l’écorce Sollers tombe, un masque swe défait. Il est important de découvrir qui se présente à nous.

 

Que disait déjà Assouline quand il parlait du roman moderne ? Qu’il subit l’influence des cultures branchées avides de vitesse ? Je regarde autour de moi, heureusement il n’existe dans cette obscure librairie aucune porte ouverte qu’on puisse enfoncer au risque de se faire mal. C’est une évidence ! Le Nouveau roman et ses turpides ennuis n’est qu’un épisode raté du degré zéro de l’écriture. Les musiciens le savent bien, eux qui ont réussi ce passage obligé. La grande accélération a commencé avec les clips des chanteurs et la règle vidéo, littéraire par la suite, était simple : moins vous avez de talent, moins vous avez de choses à dire, plus brèves seront les coupes, plus vif le rythme du clip. Je puis vous le révéler, le secret du fantasme dans le montage est en moyenne d’un tiers de seconde ou à peine plus. Franchie cette plage de temps, la silhouette de rêve, la femme fantasme ou le geste superbe ne sont qu’outrance et plate désillusion. Le cinéma a suivi, comme on le sait, sans même mentionner la pub qui est la grande prêtresse du cut hypnotique. Assouline poursuit : « Un livre aujourd’hui, pour intéresser le lecteur contemporain, ne peut plus se permettre d’être statique, c’est bien quand il y a déjà un mort à la page 2. » J’écoute, je souris. Si c’est exact, On a volé le Big Bang est une réussite. Il est vrai que chez Sollers il n’y a aucun mort à la page 2. Nous somme au début d’un long monologue au fil duquel nous allons trouver moins de sexe que nous l’imaginions, beaucoup de culture et de poésie venues des quatre points cardinaux de son être et le ressac d’un certain banal poétique : Drôle de trame !

Jean d’Ormesson – dans la logique comparatoire d’Assouline, l’Académicien et Sollers sont les écrivains de service des médias – est un écrivain socialement et littérairement homogène. Aristocrate, châtelain même, grand patron du Figaro, passant considérable à l’Unesco où il rencontre les plus grandes figures du moment, il tisse la trame de ses jours de son ancienne Mercedes de collection à Venise la dorée, parcourt le monde entier, nous charme par ses récits de voyage, son obsession du Big Bang et ce style à la fois élégant et proche de chacun. Il n’existe pas de contradiction d’Ormesson, le bruit et la fureur du monde ont pénétré son œuvre, mais ils en ressortent « parlés » par Jean d’Ormesson.

Du côté de chez Sollers tout est différent. Artiste mondain sans aucun doute, éminence grise auprès de diverses grandes maisons d’édition, c’est connu, Sollers est un acteur influent de la société parisienne, invité trop souvent - peut-être - par les médias et, visiblement, il aime ça. Comme son aîné, il est convivial, réactif, les deux sont d’excellents prestataires de services, des professionnels du divertissement et même de bons auteurs. Mais Sollers est un mondain ou un demi-mondain. En économie on lui diagnostiquerait une inflation de l’ego et une BEP (Balance extérieure Être et Paraître) déséquilibrée. Mais pourquoi le considérer lui aussi comme un personnage homogène ? C’est ce que semble nous enseigner l’Étoile des Amants : le masque Sollers, la persona, se déconstruit et entame une mutation pas tout à fait annoncée dans les textes précédents. Il me serait difficile de citer, dans ses œuvres antérieures, les signes et prémisses avant-coureurs de cette soudaine épiphanie, de ce chemin de Damas que me paraît révéler cette dernière œuvre. Parlons-en !

 

Qu’y a-t-il dans l’Étoile des Amants ? Sur le plan du style, nous avons affaire à une série de décharges verbales et quelquefois, plus statiquement, de tableaux ou de monologues, allant d’une dizaine de lignes à deux pages en moyenne. L’Étoile des Amants ne perpétue pas la noble tradition pornographique de Catherine Millet et ne vise pas non plus la « forme plate »  houellebecqarde. A la lecture, on est frappé par une technique répétitive, giratoire, par une masturbation vocabulistique avec ponctuations, en fin de séquence, dont l’origine lointaine pourrait être trouvée dans le roman noir américain ou même dans Rituel de Pierre Boulez. On me comprendra.

Des figures considérables traversent ces pages : il revisite la Cléopâtre de Shakespeare promue à la qualité de bitch suprême (l’auteur crawle à merveille dans cet océan d’œstrogènes), Rimbaud, évidemment, et Nicolas Flamel l’alchimiste, qui n’est autre que Sollers lui-même, on ose le croire. Rimbaud est majoritaire. Personnellement, ça m’enchante. Arthur LeMarin  nous a tous enseigné, beaucoup plus que Mallarmé. Dans la croisière « étoile », nous ne quittons jamais le sonnet des voyelles, le lieu et la formule, nous côtoyons les brisants d’une Saison en enfer et la vie de Philippe (Harold) et Maud devient un  opéra fabuleux.

Page 93, une envolée lyrique de toute beauté, l’écriture d’un visionnaire. Impressionnisme heureux. Description foisonnante. L’une des techniques du poète réside dans le vif passage de  contemplation à action. Exemple : Hermès invisible qui traverse « cèdres, pins, cyprès, fumées, parfum du thym, oiseaux dans les branches, persil, violettes », puis soudain, alors que l’esprit vibre encore de ces couleurs et arômes, l’action très extraordinaire : « il arrive, et Athéna, transformée en hirondelle puis en grand aigle de mer, lance son cri caractéristique pour rappeler qu’elle veille, elle aussi »

Amalgame, inspiration, strates, gemmes et cailloux vulgaires, peu importe, le cap est pris. Ce sera celui de l’émotion. Il nous le fait savoir :

 

« Je ne te dis pas d’où ça vient, je transcris l’émotion directe.

Écoute… »

 

L’émotion scintille, à fleur de texte, à peine dégagée de sa gangue de pudeur.  Ce sont trois pages d’énoncés poétiques, séparées par des « ou bien ». J’y trouve de tout. Femmes, coulées nuageuses, monnaie grecque, observer le temps comme un faucon, etc. Certaines me traversent l’esprit, à d’autres je n’accroche pas. Mais nous sommes plus ou moins dans l’un des épicentres du livre considéré comme un tremblement d’être.

Sollers se dévoile : « J’aime, donc je suis en danger. (…) Faire vite, et surtout se cacher (…) Aventuriers, rivaux des dieux, qui, à travers mille ruses, ont transporté une jeune fille en lieu sûr. » Sollers, l’Icare non conteur, s’approche du soleil. Mettre la richesse ultime en lieu sûr ? Dangereux mais indispensable. Quelques autres notations importantes sur la question « Femme » : pourquoi les deux plus grands poètes modernes, Baudelaire et Rimbaud, ont-ils dégagé sur des femmes de couleur ? Besoin de Sud ! Besoin de Sud ! Voir Isabelle Torrente mais surtout Nietschze. Sollers a-t-il trouvé sa Carmen ?  Ou une Lou von Salomé ? Et encore cette adaptation spartiate : amo ergo sum. A propos de la femme toujours, à un niveau originel, cette étonnante pensée venue d’une Odyssée moderne : « la mer enlève et rend la mémoire. » J’aime ça. J’aime beaucoup ça, ça pourrait être de moi… (Oh ! Calmez-vous). Le grand moment est de pierre, comme il se doit. Page 167, le plus poignant. Il se réveille, il est trois heures du matin. « Ai-je encore un squelette, des bras, des jambes, un cœur qui bat ? » Sollers-Lazare en Palestine, il n’est plus qu’un rêve de pierre. S’il savait comme je le comprends, il rejoindra Gérard Klein, Roger Caillois et l’écriture des pierres, ce Commandeur immobilisé. Il lui reste tout au plus la force de lever les yeux et contempler  Alioth, Alkaïd et Kochab. L’étoile des amants est peut-être par là.

Que se passe-t-il ? Cet espèce de Silène contemporain (il y a un versant faune chez Sollers, l’autre c’est le claveciniste), ce disciple du degré zéro, ce prince courtisan des coulisses littéraires, son visage quoi, devient improbable, se fendille et se craquelle. Comme un fruit mûr. Comme ces anciennes fresques des catacombes dans Roma de Fellini. C’est la mue. C’est l’amour. Je ne dis pas que ce livre est un pré-texte, je dirais que c’est un pré-test(amant), car l’auteur tel qu’en lui-même enfin la maturité le change, contemple la mort et découvre ce joyau : la vie. Il a voulu, nous a-t-il dit, écrire le livre des moments heureux. Vous savez comment les choses se passent avec les écrivains un peu profonds. Ils nous balancent leurs bibliothèques. Celles-ci rencontrent, fracassent, augmentent et harmonisent les nôtres. C’est non seulement la Guerre du goût, c’est surtout la guerre des harmoniques. C’est-à-dire de la couleur. Pour comprendre entièrement l’Étoile des Amants, il faudrait disposer des « Bibliothèques Sollers » – elles sont fichtrement vastes - disposer d’une bande passante égale ou supérieure à la sienne, accorder ses filtres logiques et émotionnels selon les mêmes paramètres : mission impossible ! C’est peut-être pourquoi Assouline parle si légèrement de cet ouvrage. A moi, il me plaît beaucoup. Ce n’est pas le genre de livre qu’on lit d’une traite, car là, je suis d’accord, Sollers n’est pas vraiment un conteur. C’est un texte que j’ai lu dix ou vingt fois, séquentiellement ou random, et qui finalement s’assemble dans mon esprit avec quelques scories peut-être, mais surtout beaucoup de beauté. J’aime assez ce Sollers fragile.

 

Il n’a rien à dire ? C’est vrai, Sollers n’a rien à conter, il a tout à exprimer.

 

 

Jacques Guyonnet