Margelle
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S C H ö N B E R G   ET   S O N   D O U B L E

 

(Un portrait)

Toutes les citations musicales sont extraites de
la Kammersymphonie op 9 pour 15 solistes
l'orchestre est prêt à jouer derrière le chef et le récitant

 

 

 

Première partie:
Le Songe.

 

 

 

La scène s'éclaire lentement ne dévoilant
à la gauche du public que l'acteur assis à une petite table.
On ne distingue pas vraiment l'orchestre.
L'homme parle lentement, avec hésitation, comme s'il sortait d'un rêve.

D'une manière générale les espaces du texte correspondent proportionnellement à des pauses et les retour à la ligne à un découpage du discours, les notations d'intensités sont du type musical (de ppp : presque inaudible à fff : hurlé ou crié en passant par pp, p, mp, mf, f, ff ; de même pour les progressions : crescendo  ou decrescendo plus ou moins progressifs. La notation p+ signifie piano et en augmentant, f- : forte et en diminuant, on usera au besoin de plusieurs signes pour de grandes variations comme : ff ---- : très fort et diminué beaucoup, ou de signes combinés comme : fp : fort et soudain doucement. Ne pas oublier les notations rall et acc qui signifient en ralentissant le débit ou en le pressant. Toutes les notations de jeu sont encadrées entre des triples parenthèses pour les différencier du texte). On observera bien la corrélation entre le texte et les fragments choisis de la symphonie Op 9 sur laquelle est basée cette méditation.

 

 

LE RÉCITANT :

((( PP )))

J'ai rêvé...j'ai fait un rêve.

J'étais Schöenberg ou.. je voulais être Schönberg.

Peut-être suis-je Scho?"nberg.

BIEN  sûr je sais que c'est impossible.

Mais essaye de me comprendre :

j'ai entendu une musique,

((( CRESC )))

des sons extraordinaires me sont parvenus

et je suis devenu..QUELQU'UN D'AUTRE.

((( MP  )))

Peu m'importe d'ailleurs que l'on me croie :

j'ai trouvé une porte sur d'autres mondes,

Quelqu'un , quelque part, avait ouvert une porte

sur...demain peut-être, le possible, le "hors-temps".

Alors j'ai su que j'accéderais à la chambre haute.

 

((( MP )))

J'ai changé de peau, j'ai changé d'âme.

Ah! une telle transformation n'est pas facile.

Je me suis d'abord habillé

comme j'imaginais cet homme,

des vêtements étriqués début de siècle.

Parodie!

Les miroirs ne m'ont rien renvoyé d'autre

que l'image d'un comédien sans emploi.

Savez-vous combien la salle des glaces est froide

quand l'on n'a pas d'âme ?

 

((( PP + )))

Il me fallait autre chose.

Et finalement je l'ai trouvé.

Je suis sans doute celui qui joue

le rôle de Schönberg,

ce soir,

Je suis peut-être aussi cette voix qui vous parvenait

"du bout des ondes",

pour d'autres aventures,

((( CRESC )))

Mais je vous apporte des mots

qui résonnent encore dans l'Histoire

et dans l'esprit des hommes,

 

Orchestre : attention, se préparer à jouer les mesures 1-4.

 

Or

Fondamentalement

Je vous le dis :

J'ai trouvé un torrent où brillent des clefs...

 

((( PP )))

 

Et je vais m'en servir.

 

ORCHESTRE   MESURES 1-4   1ere fois

Orchestre : immédiatement enchaîné dans la résonance du mot servir, on joue  les mesures 1-4. Le régisseur doit préalablement amener les lumières sur le texte " et je vais m'en servir". Éviter les temps morts, le Récitant reprend immédiatement après la césure.

((( P )))

 

Car tout commence ainsi, pour un portrait :

Il y à cet appel péremptoire puis... ces cellules sonores

qui germent..

 

((( RALL )))

 

avant que tout ne paraisse

retomber

dans le passé...

 

Orchestre mesures 1-4 deuxième fois

 

((( MF / F / MF )))

 

Ah! c'est le monde de la déchirure.

Le passé me colle à la peau.

Le passé et l'intarissable bavardage des classiques.

Je le vois maintenant : j'ai échoué..

Je suis comme le Français : il voit l'or...

et ne peut boire.

 

((( F )))

 

Non!

J'ai réussi !

J'ai réussi autant que j'ai échoué.

Car je suis celui qui a ouvert une porte.

 

((( P )))

 

même si moi

 

((( PP DIM )))

 

je ne la franchis pas.

 

((( MP )))

 

Il y a autour de moi ce romantisme qui traîne

comme une brume

prête à se déchirer..

 

((( CRESC E DECRESC )))

 

Mais tout est en germe

dans cette simple petite phrase :

 

Orchestre mesures 1-4 troisième fois

 

Berg est venu me rendre visite.

A ses yeux je suis l'homme de la transition.

Mais le style ancien n'est pas mort et le neuf n'en est qu'à son premier stade de développement. Plus tard Webern nous a rejoints.
Moi, je revenais de la campagne avec cette petite Symphonie, je leur en ai joué des extraits,
ils ont lu ma partition.

Webern était très excité :

"Elle me fait une impression colossale" m'a-t-il dit,
"je dois, moi aussi, écrire quelque chose comme cela".
Il est parti s'enfermer chez lui pour écrire, pour s'approprier mon bien.

 

Orchestre mesures 86 a 88 les temps 1 et 2
Les cordes seulement, avec sourdine,
Une nuance en dessous et lointain .

 

Moi j'étais heureux... j'en étais heureux
car c'est ainsi que je vois la flamme de création se propager d'un homme à l'autre.
Nous connaissons bien, nous les compositeurs, ce phénomène de l'appropriation
puis de la transmutation.

L'une des grandes questions que nous débattons
n'est-elle pas de savoir si les œuvres nouvelles ne sont que la transformation
de celles qui les ont précédées ou si, parfois,
elles peuvent être totalement originales, autres,
je dirais presque "non nées" puisque sans ascendances !

Nous avons évoqué cette question quelque temps après le départ de Webern.

 

Je ne sais pas pourquoi
je considère cette Symphonie
comme ma première œuvre...

Avant...

Avant il y avait Pelléas, mes Lieder,

il y avait bien Verklärte Nacht,

ce voyage romantique au bout de la nuit

que j'ai composé durant les derniers jours

du siècle précédent...

Berg lui, pense qu'une première œuvre est toujours autobiographique.

Qu'elle résume les premières amours de son auteur,

comme un premier roman expose une tranche de vie.

Moi, maintenant, je ne le pense plus.

Non, je vous dis le contraire:

Une première œuvre est toujours prophétique

elle doit l'être!

Ma symphonie le sera donc,

du monde...

et de celui qui l'écrit,

j'y mettrai le futur musical

et l'ombre de mon destin.

 

=

Orchestre mesures 1-4 une quatrième fois

((( MF + CHALEUREUX)))

 

C'était dans un moment d'éveil et de bonheur,

j'ai trouvé un torrent où brillent des clefs,

le plus important,

-ce qui doit frapper le plus-

c'est la fluctuation, la tumultueuse fluctuation

de son cours.

 

Orchestre chiffre 10

Fin sur le premier son de 13

 

 


 

 

Deuxième partie:
Le Chaos.

 

 

((( MF +/- )))

Il y avait des ombres autour de moi ,

Il y avait Berg et Webern ,

Il y avait Kandinsky ,

Il y avait Hitler.

 

Orchestre chiffre 35  tres lent et ppp

Fin sur le premier temps de 38

 

Il y avait un cortège immense d'ombres sans noms,

j'entendais leurs lamentations, leurs cris,

la rumeur permanente de leurs pensées.

((( QUASI F )))

J'ai VU la Guerre.

Celle que nous allions traverser.

Celle où Webern devra mourir.

((( PP ET CRESC )))

Un jour un homme a dit que ma musique dégageait

une odeur de souffre.

((( FF / MF )))

Moi  ,  le juif persécutant-persécuté  ,

je sais aujourd'hui ce que cela signifie,

((( DECRESC )))

pour avoir écouté le monde jusqu'ici

je puis vous traduire ces idées :

(( P ))

Le démoniaque est le Chaos

C'est la "déconstruction".

((( MP )))

Ah! combien de mes frères en musique

n'ont-ils pas dénoncé le Chaos et ses germes

...dans mon œuvre.

((( P )))

Hélas..

Je suis intelligent,

"On" ne m'aime pas ,

((( F )))

Mais je refuse ce jugement.

Ce n'est que faiblesse dans leurs esprits!

((( LENT )))

 

Le mental est une chambre haute.

L'accès en est improbable

à tout esprit qui se donne des limites,

Car ce qui est complexe lui paraît chaos.

((( FF CRESC )))

 

Et le Chaos

Moi,

Schönberg,

Je l'ai organisé !!

 

Orchestre chiffre 40 a tempo

Fin une avant 46 sans le troisième temps

((( F DECRESC )))

Je l'ai nommé Ordre

et Ordre de plus en plus lointain...

de plus en plus beau,

"pour qui sait le percevoir".

 

 


 

Troisième partie:
La Quête de la Lumière.

 

 

 

 

((( P ET DIMINUANT )))

((( TRES LENT )))

 

Un homme  - dans sa vie -

quelquefois

accède à la lumière.

 

Il voit ce qu'il est

Il voit - peut-être - qui il est.

 

Il a parcouru un long chemin pour sa

"Nuit transfigurée",

Il a été chassé de ses terres,

il traverse un pays de brumes,

il ne sait pas où il est,

il ne sait pas encore qui il est.

 

Autour de lui l'inconvénient des autres,

cet enfer banal.

Mutant, il recherche ses frères mutants.

Mais la plupart du temps il ne les rencontre pas.

 

Il était parti pour une destination de haute mer

- ou bien d'altitude -

On lui rappelle sans cesse son image la moins vraie,

sa plus pauvre image.

((( CRESC, UN PEU MARQUE )))

Mais il poursuit.

Sur le thème de la quête.

Il s'enferme en lui.

Il ne sait toujours pas où il va,

il ne sait toujours pas qui il est...

((( P SUB ET CRESC )))

Vient un temps où la peau de son visage

se déchire - avec la brume.

 

Orchestre deuxième de 77

Fin une avant 79

 sans la levée de clarinette en la

((( TOUJOURS CRESC , INTENSE )))

Il s'est établi,

lentement, très lentement,

entre ses intransigeances

et les forces de violence qui l'habitent

((( P SUB )))

une sorte d'accord.

Orchestre qatre avant 79

Fin une avant 80 sans le quatrieme temps

 

 

ET LE VOILE SE LEVE !

Il accède à une sorte d'altitude

et

si il le peut

Il la transcrit.

((( P DIM )))

Cela aussi je l'ai connu

et je l'ai transcrit

en cette œuvre sous l'aspect de l'émotion lumineuse,

sous l'angle de la force

qui engendre une lumière calme,

((( INTENSE )))

((( MP CRESC-DECRESC )))

Je fais une musique extrême.

Il y coule des torrents,

Il y passe le Flux du monde,

j'y décris le chaos humain ;

il s'y trouve aussi une voie vers la chambre haute.

Je VOIS cette lumiere calme , intense ,

 

Orchestre trois avant 83 avec la levée de violoncelle en noire

Fin quatre apres 83 sur le premier son en valeur de noire

 

je la vois...

Mais je ne puis la regarder longtemps.

 


Quatrième partie :

La méditation.

 

 

 

C'est une réflexion après la vie,

j'ai compris qu'il existe une possibilité de "se transmettre",

de faire durer quelque chose de soi,

après la vie...

Ce sont mes œuvres,

elles peuvent vous saisir..

La musique,

c'est cela la musique :

celui qui m'écoute devient "moi",

je l'informe, je lui prête ma forme,

Il sera - à son degré de possible -

ce que j'ai été en rédigeant ce message....

(tu te souviens des hurlements du vieux YHVH, brûlant

derrière son buisson : je suis qui je suis! Il ne voulait

pas que l'on connaisse sa forme)

J'ai donc ce pouvoir,

heureusement les hommes de la fourmilière ne le comprennent pas,

ils ont censuré nos pensées,

celles de mes frères et celles de mes aînés,

ils censurent les livres, le théâtre, l'image...

mais la musique leur est étrangère,

 

Orchestre chiffre 64 violoncelle et contrebasse seulement

Suivre ppp au début mais observer le crescendo

Fin une avant 67

 

 

- elle est "qui elle est " -

elle n'utilise pas de mots,

elle les gêne peu..

 

Orchestre: Chiffre 64 à 67, seulement le violoncelle et la contrebasse,
accompagner la progression du texte depuis "heureusement... jusqu'à nous détruire";
garder une assez grande liberté de faire glisser cet accompagnement sous le texte.

 

((( il rit et s'interrompt brusquement )))

((( F )))

Sauf une fois : Hitler !

Il en a eu vaguement conscience

et il a voulu nous détruire.

((( P CRESC )))

Nos messages sont puissants car ils parlent de liberté,

de sources et de fleuves qui vont à la mer,

 

Orchestre chiffre 34 a quatre temps

Fin sur la première note de 35 et y ajouter un point d'orgue

Extrêmement ppp et le hautbois p

 

((( DIM )))

 

d'altitude et de pays fertiles,

de tout ce dont le chaos humain nous prive depuis son avènement.

 

Orchestre: Chiffre 34 à 35.
Exécuter un point d'orgue sur le premier temps de 35.
Jouer cet exemple a la limite de lenteur d'une battue à deux temps ou même le diriger à quatre.

((( MP )))

 

Ce qui est commun à Stockhausen, à Bach, à Keith Jarett ou

à moi c'est que

nous accédons à la force.

Nous en récrivons les règles, le plus souvent,

car le monde qui nous entoure est différent ;

nous sommes modulés

et -à notre tour -

nous modulons le monde.

((( P DECRESC )))

Mais il s'agit de la même force,

qu'elle soit chaos ,

lumière ,

ou torrent...

 

Orchestre chiffre 102 a 103

Piccolo petite clarinette et 2eme violon seulement

Stopper une avant 104 sur la troisième noire

Orchestre: Du chiffre 102 à 103, seulement avec piccolo, petite clarinette et violon 2 en pizz,
à 103 tous sauf Hautbois et Cor anglais, jouer ppp très diaphane, presque évanescent,
stopper une avant 104 sur la troisième noire, ne pas jouer la fon de la mesure sauf le Cor 1.

 

((( PPP, CRESC LENT )))

 

Il y a des architectures diaphanes,

il y a des étoiles

qui brûlent entièrement

et nous,

nous sortons de nos corps pour

ce destin

que nous avons su imaginer !

 

Nous n'avons plus de phrases à écrire,

plus d'histoires à te raconter,

je laisse le bavardage aux mauvais classiques

et surtout à ceux qui les imitent,

((( PP )))

(si mal ...)

((( F )))

La musique...

((( P CRES )))

La musique est une entité à laquelle

personne n'a accès :

Écrite, elle échappe à son auteur.

Une fois au monde elle se replie

dans sa mystérieuse autonomie

et ...

((( PPP )))

paradoxalement...

Orchestre  chiffre 62
Clarinette  en sib
Suivre

 

((( MP )))

Je demeure pleins de souvenirs

et d'échos anciens.

((( MP / MF )))

 

Quand j'ai fait l'Opus 16 on a parlé de "Musique motrice".

Mes auditeurs ont eu la sensation que la musique se dégageait du thématisme

 pour devenir mouvement pur, autre que celui auquel ils étaient habitués.

Un mouvement impossible à analyser car il est la mise en œuvre "directe" d'une énergie.

Cela, je m'en souviens, ne devait rien à l'exposition

d'un thème ou à un développement,

cela m'était dicté!

((( + P )))

Quand j'ai fait la musique d'accompagnement pour un film

on a parlé de musique théâtrale

et même de musique descriptive...

 

Moi, je ne puis te dire qu'une seule chose :

quand mes partitions sont jouées

je vois ma pensée multipliée par des milliards de facteurs ,

je m'émerveille : ais-je réellement pu susciter tout cela ?

C'est le plan de l'architecte qui devient réalité

et je ressens que l'œuvre ne m'appartient plus...

J'en suis heureux,

profondément heureux :

les structures tournent devant moi

comme une boule de feu...

 

La fin du monde....

la Fin du monde :

ce sera une musique !

(( mp / mf )))

J'ai aimé d'autres arts, beaucoup.

J'étais dessinateur, peintre, selon mes moyens,

((( P )))

mais dans nulle autre expression que la musique

je n'ai disposé

du pouvoir

d'illuminer mon attente

((( CRESC )))

de ces éclairs subits,

images brèves de ces décharges

dont je suis le théâtre.

 

Orchestre

Chiffre 42 a 43 non compris jouer f 

Enchaîner immédiatement,
sans aucun intervalle au chiffre 42,
quatre mesures très violentes et lumineuses,

tempo vif.

((( MP )))

Je reviens à la Nuit

et au calme.

Je ne me suis pas affranchi du Passé, peut-être,

mais j'ai ouvert une porte

à ceux qui auront la force

de la franchir.

 

Orchestre

Chiffre 102 deuxième avec la levée de blanche

Fin a 103 sur la première noire

 

Est-ce que tu entends ces fragments de musique

qui m'ont entouré autrefois ?

Ils se dirigent maintenant vers l'origine.

L'Origine.

Nous revenons au temps de l'écriture,

je reviens à la naissance

((( PP )))

Schönberg est mort...

mais Schönberg va naître.

 

------)) Musique électronique ((------

Elle apparaît dans la résonance du mot naître.
Elle sert de transition entre les parties 4 et 5. Elle stoppera en fondu au silence
avec le texte " Que j'avais cru connaître"

Cinquième et dernière partie:

La Chambre Haute.


 

 

J'ai quitté ce songe.

 

Je me voyais avec un double,

quelqu'un ou quelque chose qui m'avait habité.

Tout s'est produit quand j'ai pris le chemin dangereux,

celui de la chambre "hors-temps",

celui de la "chambre haute".

Ces configurations existent potentiellement,

peut-être les avais-je suscitées

en concentrant ma pensée sur cet homme ?

Mirage ou réalité qu'importe?

Je perçus les voix des "hors temps",

Je vis Schönberg - l'Autre -.

 

Une lumière dure se posa sur les morts et les vifs

et sur ce visage que j'avais cru connaître.

 

Le premier Hitler rompit cette sorte de silence

que mon intrusion avait provoquée.

"La musique nouvelle existe", dit-il,

"Je l'ai vue , oui je dis vue".

((( MP )))

L'art de Schônberg et de ceux qui le suivent

est un art juif.

Un art bolchevique.

Il faut le détruire.

((( P DECRESC )))

Nous saurons leur imposer le silence et l'oubli,

la Nuit et le brouillard".

Hitler ne produisait plus l'effet qu'il avait utilisé sur ses proches

 et sur les foules dans les années 30.

Il était sphère de violence concentrée qui se brûlait elle-même.

 Il n'irradiait plus si terriblement ses interlocuteurs.

 

Arnold Schönberg demeurait immobile, absent.

 

Dans l'ombre un homme se leva.

Il était petit et portait des lunettes sans montures

qui le faisaient ressembler à l'un de ces terribles apparatchik soviétiques.

Toutefois, malgré les deux rides profondes qui marquaient son visage

il n'émanait de lui que finesse et bonté.

 

C'était Kandinsky, Wassily Kandinsky.

 

"Schönberg n'est pas le bluffeur et le charlatan

que les imbéciles dénonceront" dit-il avec lenteur.

Il parut fixer un point invisible entre les ombres

et détacha fortement ses paroles :

"Il est l'épuisement de la nécessite

sur la route du beau intérieur.

Je témoigne de cela

car...

moi aussi j'ai vu la musique nouvelle,

et je l'ai ressentie.

 

Arnold Schönberg n'avait toujours pas bougé.

 

Boulez se leva.

Son visage était multiplié et déformé

par les moniteurs vidéo qui l'entouraient.

"Schönberg est mort"
dit-il

et il défia du regard les présences

de la Chambre Haute.

 

Schönberg bougea enfin.

 

Sa voix n'était plus qu'un murmure

à la limite de l'audible.

"Je suis mort...

et pourtant, moi, je demeure.

Re-né à quelque chose de plus.

Tu te trompes sur un point, Boulez:

la date précise de ma mort.

Car ce n'est pas le 13 juillet 1951,

 

C'est d'une certaine manière

dans la Vienne de 1906,

Quand j'ai tout prédit dans ma symphonie.

Écoutez comment je déchire les grandes ombres

qui m'ont accompagné.

Après je suis allé plus loin.

Mais jamais je n'ai vu plus haut.