Margelle
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Révision Mardi 24 Décembre 1991
22:22:13


RENDEZ-VOUS.




L'"Ours" s'est penché hors de la cabine pour me crier bonne chance. Du moins je le suppose : sa voix se perd dans les saccades venimeuses du rotor , il me traite probablement de fou. Très vite le ricanement de la machine s'évanouit dans les vallées , la où subsistent les ilôts.~

J'ai fait claquer sèchement mes fixations. Lunettes et cagoule limitent ma vision : il faudra s'en accomoder tant que je n'aurai pas quitté les crètes.
A gauche: le glacier, à l'autre bord d'une cuvette de neige d'un kilomètre . Il est présent et parfaitement menacant. Je me suis demandé un instant si l'ancien monde me manquait : question stupide : il n'y a plus d'ancien monde.

Je vais au Rendez-vous.
et je n'y suis guère préparé !

Le vent s'empare de moi. Un coup bien asséné. Bourrade et gifle. J'aime le vent! Il vient de loin , des terres qui brûlent encore et de celles qui gèlent. C'est un grand reporter le vent , le seul ! Je regrette que vous ne soyiez plus la pour m'écouter : j'aimerais vous redire deux ou trois choses qu'il me confie.
Je crois qu'il charrie déjà de la mort lente mais c'est sans importance.

Les premiers mètres sont pénibles. Sous les rafales la surface s'est gelée et mes réflexes sont trop lents. Pour cette raison justement je me laisse glisser et la chanson de l'air se module vers l'aigu : je prends ma chance..
Les grands morts m'accompagnent. Louis et son front têtu, Wolfgang ,Edgard , d'autres.
Louis resiste mal a cette fin de monde , il a toujours mal tenu le changement.
"J'aime ton personnage... mais le monde t'a trop marqué" luis-dis-je. -"Ton Hymne a la joie sonne désespéré.. tu portes l'espoir et l'obscurité d'une époque.. pardonne-moi!"
-"J'ai souffert des autres" dit le vent autour de lui.
"Je sais , tu es devenu un objet de commerce , cela a du être dur.." -" Dur, dur.." souffle-t-il..puis sans transition il se fâche.
Une masse d'air énorme s'est élevée du cratère de la région genevoise. Rejetée dans la haute atmosphère elle a créé un tourbillon , participé à d'autres. Des fronts de cyclone d'une violence inconnue l'ont englobée , poussée en direction des Alpes. Elle s'engouffre dans la vallée et une infime partie m'atteint. C'est la chute.
Par chance je suis à la limite de la poudreuse. C'est désagreable sans plus. Malgré tout je glisse trop vite : la glace n'est pas loin.
Quand je me relève la serre glacée de Louis étreint mon bâton. Je réalise que ce sont mes doigts gourds , Il y a déja de la neige dans le gant. Curieusement j'éclate de rire. "Ta septième symphonie, tu sais, le début : c'est cosmique, insupportables ces gammes telluriques qui remontent des profondeurs!..et tout de suite après..tu bavardes!".
Louis s'efface , maussade.
Je m'abrite derrière une butte de glace, un instant : respirer... Le vent me sait toujours. Il pêche dans ma tête la forme d'une ancienne terreur. La trombe. De part et d'autre de la butte il se divise, revient, véhément, se matérialise en colonne blanche torsadée, furieuse, gracile pourtant.. Je ressens une fois encore l'impact des deux infinis : c'est là, à quelques mètres de moi et pourtant cette chose qui se tord pourrait m'aspirer comme un fétu, elle semble contenir le monde. Elle descend. Je vais à sa rencontre et à l'instant précis où je vais entrer en elle la chose s'efface, resurgit plus loin, disparaît. Je te dis ce que c'est : l'alliance du vent avec d!autres éléments, signe d'esprit qui descend, s'incarne, pas hostile, pas bienveillant : Autre. Ce signe me redonne de l'énergie, je descends. Pour un instant c'est l'équilibre parfait, je vole sur une surface de poudreuse que les rafales ont chassé dans un vallon. Je crois que je vois quelqu'un...il y a une silhouette peu visible dans les bourrasques de neige : Wolfgang.
Comme j'aime son détachement ironique et son atroce scepticisme...Mais quand il pleure il change le monde : Lacrimosa, volutes aux lenteurs extrêmes de Jupiter! Une grande partie de l'oeuvre s'est détachée comme chair pourrie pourtant il marche entouré de gestes immortels.

J'ai envie de crier :"Pourquoi vous tous ? Ici? Maintenant ? "
Je n'ai pas besoin de leur réponse : ils sont mes premiers compagnons, un élément de 'Rendez-vous'.
Ces pensées m'ont distrait : il faut que je me réchauffe à nouveau, ce n'est pas la mort blanche que je veux rencontrer.
J'ai repris de la vitesse, le plus possible. Je me rythme , je connais la trace par coeur. Un mur de glace approche , je m'y accroche d'une forte prise de carre , face au vide. Mes deux skis râclent brutalement , je suis projeté vers la montagne.
La voix de l'"Ours" résonne : "ne résiste pas..laisse aller."
(nous avons fait les pentes les plus raides dans la brume et le jour blanc.) "Tu vois avec tes jambes, pas avec tes yeux!" Il me l'a répété mille fois...autrefois.
L'air glacé me brûle les poumons , il y a des éclairs violets en surimpression. Tout se ralentit , à mes côtés je devine une respiration difficile.
Je ne me tourne pas. Pourquoi le ferais-je ? Dans un instant je quitterai le défilé et je plongerai vers la vallée.
Quelle est cette étrange accalmie. Le ciel se déchire : bleu noir d'altitude marbré de bandes soufre.
Je plonge, négocie la pente bossue. Le rythme s'améliore. Traverse de biais dans la combe pour éviter les dents de rochers noirs, plus bas.
La neige est douce, je l'entends qui chantonne dans ma trace. Ici c'est le vierge ! Personne,jamais. Un miroir géant pour la fourmi qui glisse sous d'écrasants surplombs. L'ombre est la : je connais bien cette présence : Robert. Lui, si fou dans une époque si lointaine..déja. Il a le sens du fleuve et du chaos des existences. Au delà des formes qui l'emprisonnèrent subsiste le message qui convient à ce jour. Nous faisons route ensemble.

Un virage long puis l'avenue. Je vais si vite et...tout se défait!
En bas des fleuves de livres deviennent cendres et ne laissent que de rares brillances. Il y a des fonctionnaires sans sujets ; il n'y a plus de savoirs trahis, la culture des hommes se détache comme une peau irradiée.
Au revoir les Ecoles et le poids. Adieu les Musées , les discours ! Les grandes oeuvres se déconstruisent avec facilité : Elles n'avaient jamais existé! C'est la fin de la ronde , dommage: il était temps de vivre...
Je pleure comme un fou, c'est la vitesse. Le vent me plaque un masque lent sur le visage.
Ce vieux décor familier change: neige fondue. Printemps de Prague..automne de Varsovie. Hiver de Moscou, revenu.. J'automatise. Je vais vers la terre chaude. Il y a une poussière ocre venue de haut qui teinte la neige. J'apercois Igor perché sur un roc nu.
Il a mieux tenu le monde que Louis, cet énorme génie-insecte-artisan. Il a craché violemment sur la meute infecte des imposteurs.
Et les présences se multiplient! Voici Zelazny maître de l'imaginaire à qui je dois tant , Jorge l'aveugle sous un pin blanc comme cendre , Ephraim , rencontre a Tel-Aviv , inconnu du monde mais le plus grand : celui de la vision Aleph...

Un poing énorme m'a pris à l'estomac :
j'ai freiné comme j'ai pu.. La chose passe a moins de cent mètres. Sa voix est horrible , grave , chuintante et sifflante. Elle contient toutes les menaces des sons qui roulent avec ces tonnes de neige furieuse. J'attends que çà passe.

Autrefois nous avions évoqué la nature de l'Apocalypse : physique , mentale , chaotique , ordonnée..ET DE CE QUI RESISTERA A SON CREUSET.
Je vois que ce n'est pas l'oeuvre humaine qui s'est laissé tolérer et vendre comme une pute.
Je comprends les présences du voyage : ce sont des soldats. Ils ont expliqué l'univers dans leurs oeuvres mais ils les retirent de cette dimension.
Ils chantent un requiem qui n'est pas écrit pour vous , édifient des architectures interdites de regard , terminent des livres qui vous détruiront...L'explosion est un conflit entre monde-fraction et monde-plante.

Depuis longtemps j'ai du abandonner mes skis. Tout change trop vite mais 'Rendez-vous' est proche.
Fragrances de lumières bleues qui papillent dans le ciel. Je ressens un goût de métal acide. Un tournant encore et je saurai..je serai..
La terre sablonneuse est chaude d'une vie étrangère. Plus bas des fumées traînent hachées de lueurs électriques.
JE VOIS RENDEZ-VOUS.
Au bord du puit monstrueux se trouvent Edgard et Anton.
J'aurais pu le deviner : cercles de minutie et chaos hurlant qui tournent , le désert vivant se fait.
Face a la trombe géante Anton ressemble a mon père. Il est d'un autre temps .

Comme tu l'observes c'est un voyage initiatique qui se termine. Mais en géneral ces pélerinages montent. Ils gravissent, ascensionnent ,se dé-brouillardisent.
Ils doivent mériter les vallées les crêtes , les sommets.
Moi je descends.
C'est normal : je me débarasse de vieilles illusions. Ce monde cesse parce que je ne le vois plus, ne le pense plus.
Dans une autre vie j'ai choisi d'être musicien, maintenant je suis un géneraliste de la création. Et bientôt je ne serai plus que l'un des signes fragiles de ma dernière oeuvre.



J.G.
decembre 1981.