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Jean d’O, la mort, et moi
J’ai beaucoup rêvé à des femmes qui ne me sont apparues que le temps d’un éclair qui illumine la nuit.
Jean d’Ormesson, Le rapport Gabriel.
Un vieux poème de Prévert, un peu modifié par Michel Soutter, mon ami d’enfance, que j’avais aussi un peu traficoté, tournait en rond dans ma tête :
L’âne, Jean d’O et moi
nous serons morts demain
l’âne de faim
Jean d’O d’ennui
et moi d’amour
au mois de mai…
Soleil pour demain
Ta main sans ma main…
J’ai oublié la suite. Je n’imagine pas que Jean d’Ormesson meure d’ennui. D’un excès de bonheur éventuellement. Mais qu’il prenne son temps, nous l’aimons.
Ce chapitre, je l’ai retiré de La Tempête où il s'intitulait Mort de Jean d’Ormesson. Je le lui fis savoir par voie épistolaire et il me suggéra de le lui communiquer. Je le révisai et en changeai le titre. Après tout, sans avoir sa grandeur, j’étais moi aussi touché par la fièvre des départs, j’avais tendance, ici et là, à prendre congé de tout. De moi-même surtout. Mais ça ne durait pas.
Aux dernières nouvelles, cet homme, pour qui j’ai tant d’affection, est et n’est plus. Ce n’est pas moi qui le dis, il nous envoie, depuis quelques livres, des signaux de départ. Dans un style connu : « Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre ! Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons ! ». Gallimard ne l’excite plus, le Quai Conti non plus, les médias peut-être. Depuis la Douane de mer, dans laquelle il meurt à la première page, en passant par Le Rapport Gabriel à qui je trouvais déjà un petit aspect testamentaire, il nous emmène avec Voyez comme on danse à un enterrement, le sien semble-t-il reconnaître lors d’une interview. Voici venu son dernier livre intitulé Adieu et rebaptisé C’était bien à la demande de la rue Sébastien Bottin. Ces éditeurs… Cet homme, qui se défend d’être un maître et ne veut aucun disciple - il en rit avec une certaine dureté Zen - m’a enseigné par la lecture de ses textes quatre choses essentielles. L’insolence amusée (j’étais déjà doué), les chapitres de trois lignes, la musicalité de la première phrase narrative qui ouvre les vannes du texte et - arcane majeur - comment changer de sujet de la manière la plus verticale possible, voyez donc Dieu, Sa vie, Son œuvre. Je n’ai jamais lu les critiques de ses livres, ça ne m’intéresse pas. Mais je dois avouer qu’en moi se développait, sinon une critique, une frustration. Un personnage central, une clef de voûte, Marie, s’en allait. Nous ne voulions pas mettre un nom sur cette Marie. Elle est sienne. Son talent avait fait qu’elle était nôtre aussi. Mère, femme essentielle, chagrin, vierge sacrée elle était même un peu plus que tout ça. C’était Marie doubleface, El Mar La Mar comme seuls les Espagnols et Jacques Lacan savent le dire. Elle savait aussi faire de petites choses indispensables. Elle posait des lapins. Elle autorisait des titres de chapitres tels que « Marie, la nuit » qui me faisaient rêver. Marie révélatrice s’en est allée en premier des livres de l’écrivain. Elle a laissé sa place au big bang, à toutes sortes d’échos de la science. J’avais trop aimé ce personnage, Elle m’a manqué dès après le rapport Gabriel. Le Juif errant aussi c’est d’ailleurs pourquoi je l’ai engagé. Et aussi le d’Ormesson qui savait parler de la passante. Et avec quelle inspiration ! « Je me souviens d’une femme qui marchait dans la rue. Comment était-elle ? J’ai oublié. Je ne sais plus. […] Je me rappelle seulement qu’elle était inoubliable. Patuit dea. Elle s’avançait en déesse sur le pavé parisien. Je me disais en un éclair que mon sort était suspendu à la démarche de la divinité. […] J’ai beaucoup rêvé à des femmes qui ne me sont apparues que le temps d’un éclair qui illumine la nuit. » Ce passage du Rapport Gabriel est incroyable, c’est le résumé magistral du regard masculin. C’est l’effraction de quelques lignes de notre code ADN, chaque fois que je le lis un couloir qui donne sur mon temps s’ouvre et je rêve. L’autre poète de la passante (entre mille) c’est curieusement Trenet :
Vous qui passez sans me voir
Me donnerez-vous ce soir
Un peu d'espoir ?
C’est plus familier, moins altier, la nuit ne s’illumine pas mais on parle de la même chose, la passante. Alors ? Exit MariePassante, exit LaquedemMarcheur. Où va Jean d’Ormesson ? Je le voyais s’éloigner mais je ne devinais pas la transition qui s’amorçait. Avec lui je me suis mal conduit, je le reconnais. Je l’ai ennuyé par l’envoi de mes livres, il m’a aimablement téléphoné ou écrit, j’en étais comblé, je n’en demandais pas tant. Il pratiquait sa légendaire courtoisie. Quel rapport peut-il y avoir entre un maître reconnu et un marginal comme moi ? La simplicité. Jeune homme j’ai connu cela avec Varèse, Boulez, Strawinsky et quelques autres. La simplicité gouverne les rapports des hommes d’altitude qui se reconnaissent parents. Et on se moque de la reconnaissance sociale. C’est pour les imbéciles. Les ministres, les seconds couteaux et les petits chefs manquent de disponibilité. Les autres communiquent.
Au chapitre « mort » il semble bien que le d’Ormesson que j’évoque ici s’en soit allé. Aimer c’est aussi savoir rejeter. Je ne sais pas si j’ai beaucoup aimé C’était bien. Pas comme les autres. J’ai aimé le titre. J’en attendais plus. J’ai aimé le style et la technique, beaucoup de gemmes éparses.
Voyez comme on danse a été publié aux alentours du 11 septembre 2001. L’événement a balayé la plupart des œuvres de l’automne et c’était bien. L’histoire se déroulait sous nos yeux dans une pure violence, le reste ne comptait pas. Au niveau de la littérature d’autres modifications profondes intervenaient. Il y avait, quelque temps auparavant, le départ de Pivot. Je me souviens très bien de l’émission solo qu’il avait consacrée à d’Ormesson à propos du Rapport. Pivot aimait la présence de l’homme et il contribuait au design de ce personnage médiatique aimé des Français. Que se passe-t-il après ? Une bien mauvaise émission de Campus où l’écrivain semble perdre ses repères. Et deux ans de silence. Il n’était pas au centre de mes préoccupations mais je restais en attente du prochain livre. Il m’honora, en réponse à une lettre assez sotte où je me plaignais du départ de Marie et de ses imprudences médiatiques, d’un petit commentaire manuscrit et oblique, courtois, avec deux mots du livre à venir. Étonnante disponibilité, il préparait une campagne médiatique de grande envergure. Existe-t-il un autre écrivain devant qui tous les cœurs s’ouvrent, que tous les médias accueillent ainsi ? Je ne sais pas, j’hésite à le croire. Lui était partout. Je ne pouvais écouter ma radio de bord sans l’entendre, allumer ma télévision sans le voir. Chose étonnante, autant le successeur officiel de Pivot fut mauvais, autant les gens de show-biz se sont montrés excellents avec lui. Ardisson - un fan - l’assied aux côtés d’Emma Sjöberg, walkyrie et femme flic suédoise rendue célèbre par la série Taxi. Et le miracle opère. D’Ormesson brille et séduit. Il envisage même de remettre ça (entendez la vie) si… on doit y rencontrer des femmes comme elle. Galanterie, comédie, marivaudage et flirt télévisuel. Mais il est bon. Il n’a même jamais été si bon. Brève éclipse avec Anne Sinclair qui fait preuve d’une lourde grossièreté envers le petit homme aux yeux bleus pour qui elle aurait pu, qui sait ? concevoir quelque respect. Et ça repart, peu de temps après chez Daniela Lumbroso qui, avec son étrange mais contagieux sourire asymétrique égalise les dires de l’académicien à sa manière, rejetant ce qu'elle estime être la fausse modestie du maître. On lui révèle son nom familier : Jean d’O, comme les histoires du même nom. Léger. Il se met en scène avec talent, résiste avec esprit à quelques provocations. Contraste banal, il sera suivi peu après, sur le même plateau, par l’emblématique Jennifer Lopez qui nous révèle son inconsistance made in US. J’aimais assez ces mises en scène, pas trop. Je ne le conçois pas en écrivain mineur ou dans ce rôle du dernier des Mohicans qu’il paraît affectionner. Il est, malgré lui ? un écrivain témoin de ce temps, parent de ces grandes figures pétrifiées d’un passé où il rôde encore. C’était bien. C’est toujours bien. Les femmes le guident. Pourquoi s’excuser des aspects heureux de sa vie et demander pardon de sa naissance, de sa célébrité, de sa chance et de son parcours de bon épicurien ? Il n’y a pas de quoi. C’est nous qui le remercions d’être « lui ».
Ici se produit la transfiguration. Je sais que certains me traduiront mal et « je les emmerde » (Casimir mène la grande vie).
Il est possible que d’Ormesson n’ait plus d’histoires à nous raconter, après tout Sollers et d’autres gloires n’en ont jamais eu, ils ont glosé au mieux, bavardé au pire. Il saborde son navire amiral en réglant son compte au roman (C’était bien, pages 207,8) : « Quels romans ? Ah ! oui..., quels romans ?.. La description de la société française dans le Bordelais ou dans les Charentes entre les deux guerres mondiales ? L’itinéraire politique et moral d’un petit bourgeois parisien sous la Troisième République ? Les aventures d’une jeune fille à la recherche de son âme dans le midi de la France à l’époque de la guerre d’Algérie ou sous Giscard d’Estaing ? La fracture sociale dans les banlieues à risques au temps de Mitterrand ? Ah ! bravo ! très bien. {…} Bon. Assez plaisanté. L’éternel ressassement, sous des formes diverses et parfois opposées, de formules toutes faites et toujours semblables à elles-mêmes a quelque chose de lassant et, pour tout dire, de franchement emmerdant. » Tout le monde y passe, il le dit haut et court (c’est une pendaison). Le nombrilisme français et les genres usés sont à jeter. Il lui resterait un vaste champ d’action, le style du polar américain, la fougue latino et les abîmes de Borges, l’impact des sciences mais je crois qu’il a simplement envie de vivre sa vie, qu’il a la sagesse de préférer les images des femmes à la vaine poursuite d’une carrière déjà passablement apothéotique. Le temps, la mort vous savez, ce sont des choses qui arrivent. Il faut leur préférer la vie, cette toujours brève passante. À ce propos il dit une chose avec laquelle je suis profondément d’accord. Dans ce que nous sommes convenus d’appeler une carrière le problème de la renonciation se pose tôt tard. Tôt, généralement. Vivre et faire carrière ça s’accorde mal. C’est con, j’en tombe d’accord mais je n’ai pas fait les lois de la société. Il faut savoir tricher. Ceux qui ne savent pas voler du temps à leur usage personnel n’ont rien compris.
De mon côté, si je regarde mon propre parcours, le nombre d’œuvres musicales dont j’ai fait la création, des premières qui étaient souvent des dernières, la liste des miennes avec deux grandes périodes, l’américaine et celle de la Philharmonie de Stuttgart, mes passages sociaux, en altitude le plus possible, à l’Unesco ou au Conseil de l’Europe dont je n’avais pas envie de scruter de trop près l’inanité et enfin ces quelques livres que j’ai tant de plaisir à écrire depuis 1999, je ne suis fier que d’une chose : j’ai toujours fait passer la planète avant le social. La planète ? Qu'est-ce donc ? Simple : les femmes, la mer et les voyages avant l’argent, l’être avant le paraître. Tout est bon pour connaître la planète. On peut la surfer, je ne m’en suis jamais privé. On peut la regarder jusqu'à l’extase, les yeux brûlés de beauté. On peut aussi la connaître par la musique, le manducatoire. On peut la manger. On n’est pas Espagnol sans manger espagnol. Ni Grec, ni Arabe. J’aimerais pouvoir en dire autant des femmes. Connaît-on vraiment un pays en dehors de ses femmes ? De l’une d’entre elles ? Je ne crois pas, mais l’hospitalité faite au voyageur ne doit pas inclure le trésor féminin, on se retrouverait chez les Esquimaux ou… chez Houellebec. C’est probablement mieux ainsi.
Je suis fier dans cette vie d’avoir connu une femme exceptionnelle dont je ne vous parle jamais, des passantes considérables et d’avoir obtenu deux diplômes, celui de pilote et de moniteur de plongée sous marine. Ce ne fut pas excellent pour ma carrière de musicien d’avant-garde, je vous l’accorde, j’ai dû avoir de la chance. J’aime donc Jean d’Ormesson quand il dit « La vie est un grand opéra, exagéré et sublime, qui nous retombe dessus. Je l’ai parcourue en benêt, je l’ai applaudie à tout rompre. Les livres, le cinéma, la peinture, la sculpture, l’architecture, le reste n’en sont que les sous produits. J’ai préféré la mer, la neige, le ski, le bateau, toutes les formes de vertige, tous les vertiges du plaisir, à notre fameuse culture ». Voilà ! comme aiment à le dire les acteurs américains. Voilà ! Il prend congé et vous semblez penser qu’il en fait trop ? Et si vous aviez tout faux ? Si nous vivions le temps de l’adieu ? Et qu’il l’ait compris ? S’il avait décodé une fin de civilisation ? S’il savait que nous quittons une culture pour entrer dans la barbarie ? Le bas latin, le français d’en bas… C’est déjà arrivé, les signes se ressemblent. J’en suis parfois tellement conscient que dans La Tempête comme dans ce bouquin je fais pire que lui. Je tire ma révérence, et je vous dis adieu. J’ai inventé mille manières de ne plus être au monde et préparé mille portes pour y réapparaître. C’est un plaisir que de faire une sortie, un plaisir d’acteur… Quitte à revenir, aussi longtemps que notre public aura envie d’applaudir.
Que venait faire ce d’Ormesson dans ma vie ? Les auteurs à la mode m’ennuyaient ou me navraient, lui possède une dimension supplémentaire. Conteur et un peu plus que ça. Peut-être l’avait-on simplement trop vu à la télévision et était-il devenu emblématique, comme Jennifer Lopez ? Il me semble que nous devrons un jour le classer comme l’un des derniers écrivains pré-apocalyptiques. Vous verrez bien.
Après avoir laissé un sillage quasi tumultueux dans la littérature française il veut effacer ses traces. Pas évident pour ce type d’homme. Comment faire ? Il se reconvertit en acteur. Ce personnage brillant, cette inculture encyclopédique (le mot est de lui), ce séducteur et gamin facétieux sont récemment devenus meilleurs à la scène que dans leurs livres. C’est bien. C’est moderne. Il a pigé l’axiome américain « to be where the action is ». Et ça n’est plus dans les livres ! La modernité de Jean d’Ormesson est peut-être de savoir qu’il n’a plus cours. Et si lui n’a plus cours ça en élimine… beaucoup.
Ça répond à une question que je me pose depuis longtemps. La culture, les grandes œuvres classiques peuvent-elles s’user ? Ne plus servir ? Ne plus correspondre à un monde dont toutes les références sont balayées par la barbarie ? Se pourrait-il un jour que la Vème de Beethoven, après l’ultime (et souvent ridicule) geste du chef d’orchestre, se dissipe, s’en aille, sorte par une fenêtre ou un conduit de climatisation, se desvanesce, vanishes away, n’ait jamais existé ? Se pourrait-il qu’on oublie ? Quelqu’un avait écrit une nouvelle là-dessus mais je ne suis pas parvenu à la retrouver dans la masse des écrits de fiction et fantastique qui dévale le long des années cinquante. Il restera sans doute quelques pics, quelques œuvres hors temps. Comme le Mont-blanc ou l’Everest après le prochain déluge. Ce serait par exemple le Requiem de Mozart. Et peut-être quelque chose de Rimbaud. Mais n’en soyez pas si sûrs.
Après tout, nous avons déjà oublié Dieu.
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