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Monsieur Jean D’ORMESSON
12, av Elsewhere
F-92200 NEUILLY-SUR-SEINE
Genève, le 8 novembre 2002
Cher Jean d’Ormesson,
C’est vrai, de temps à autre, l’espace d’un livre, je vous écris, je me signale. De quel droit ? Régalien, bien sûr, tant il est vrai que nous pensons régner sur nos songes. Et vous me répondez. S’agit-il de votre légendaire courtoisie ou d’une marque d’intérêt ? On ne sait pas désire-t-on savoir ? Je repensais à vous ce matin ces lettres sont elles quelque chose de plus que des messages qu’à moi-même je m’adresse ? en relisant le Rapport. Beau livre, chère présence. Surtout Le visage de Marie et Le monde est une fête en larmes.
Me venaient ainsi diverses pensées : ce livre est un compagnon de route et je ne m’en séparerai point, hasta la ultima gota de vida por lo menos. Mais aussi : qu’allait-il faire chez Durand en septembre 2001 ? Dans la fête en larmes vous demandez pardon d’être trop heureux. Je vous comprends, je pourrai aussi le faire, je le fais, à chacun sa voie. Vous avez tout ou presque. Vous avez Marie et vous avez Dieu. J’oublie Venise, Grenade, pour ne même pas mentionner l’Académie ou l’Unesco (j’y fus aussi…). Il ne vous manque que l’Amérique.
A l’étage Dieu je vous relis, je me relis, je suis en harmonie. A l’étage Marie vous m’avez jusquq’au Rapport grandement illuminé et ça va se refléter dans le troisième et dernier roman de ma trilogie Fréquence Femme. Il y a une Marie, pas n’importe laquelle. Mais j’ose à peine vous le confier avec Voyez comme on danse vous m’avez, dans l’instant, dans l’épaisseur du présent, qui aura duré pour moi en ce cas d’un an à un jour - Comment souffrirons-nous Seigneur ? -, profondément fâché. Quel besoin aviez-vous de faire descendre cette Marie des étages de rêve, de lumière, d’éternel féminin, de poésie de la femme où vous la connaissiez, la pleuriez, l’attendiez ? Ça ne me regarde pas, ça me regarde en tant que lecteur. Durand n’a rien arrangé, on avait le sentiment qu’il n’avait pas lu votre livre et pourquoi diable vous dire que vous êtes trop présent dans les médias ? J’entendais il y a quelques jours Assouline dire de vous et de Sollers que vous êtes des écrivains « de permanence ». Il n’a pas osé dire « de service », c’est moi qui, au premier rang du public, ai rectifié. Mais il oubliait un détail : les deux apportent une qualité de pensée et de présence que ne possèdent guère les navrantes stars littéraires du village parisien actuel.
Si vous aviez eu l’Amérique, Durand se serait comporté autrement. Vous allez rire mais cette émission que je ne regarde plus m’a vexé comme si vous étiez un ami proche, mais - je le comprends - la sortie de ce livre fut occultée par le 11 septembre. Vous n’étiez pas le seul, mais de votre niveau malheureusement oui. J’ai pris la peine de le relire. Vos qualités n’en sont nullement absentes, c’est le décor, autour de vous, qui a changé. Ah ! En définitive (une expression que Boulez adorait utiliser quand il n’était pas sûr de ses affirmations théoriques…) ce sont les quatre dernières lignes qui me touchent. La grande fille à contresens survêtements cheveux rouges. C’est d’une part le Cinquième élément pas si mal portraituré par Besson. De l’autre ce me semble être votre manière de dire adieu au monde. Elle est ce qui vient, vous et moi ce qui va, en attendant de dire s’en va.
Enfin, je l’ai senti comme ça. Vous avez Dieu et la Femme, qui à l’horizon actuel peut s’en vanter ? J’ai un avantage sur vous, j’ai en plus l’Amérique. Elle m’a beaucoup ennuyé, car c’est une histoire d’amour contrariée. Je termine un petit livre sur elle, je ne l’enverrai probablement à aucun éditeur de votre merveilleux pays, tant je les trouve ennuyeux, et il se vendra par ici toujours aussi bien, toujours aussi mal. Je m’en fiche, vous l’aurez deviné. Mais à vous, je vous l’enverrai car depuis que je vous lis je vous garde mon entière affection. Que le Parisien le jette au panier. Que l’homme pourquoi pas ? m’en dise deux mots. Vous savez, mis à part votre pensée, je ne reconnais plus guère ce Paris que j’ai tant aimé dans les années 60.
Mais je reste très capable de réinventer le monde. Tous les matins.
Vôtre.
Jacques GUYONNET
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