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Comme tout le monde j'étais attiré par un Jean d'Ormesson mis en scène par Bernard Pivot. Je le rencontrai à Genève à l'occasion d'une séance de signatures pour son Rapport Gabriel. J'avais été séduit par Dieu, Sa vie, Son œuvre, La douane de mer, Le Juif errant. Je lui écrivis une ou deux lettres et lui envoyai mes bouquins, sans trop rêver de ses commentaires. Il m'ècrivit quelques amableries comme à son acoutumée et nous parlâmes au téléphone deux ou trois fois quand il m'appelait. Il était très intéressé par mon titre d'Expert auprès du Conseil de l'Europe. Quand je lui expliquai que ma présidence (Année européenne de la musique) fut aussi inefficace que celle de Jacques Chirac - on ne dirige pas une bande d'intellos sur le thème du statut du compositeur dans la société actuelle, pas plus qu'on ne s'accorde sur les vertus du CPE… - je crois lui avoir déplu. Jean d'O est un homme de classe et d'éducation, il aime le pouvoir sans quoi il n'aurait pas tant attiré l'attention sur les confession que lui fit Mitterand lors de son ultime petit-déjeuner. Mais tout cela est quelconque, ce qui compte c'est une partie de son œuvre qui restera probablement comme la dernière manifestation de ce qu'on encensa sous le nom de (grande) littérature française. Il est certain que ce petit monsieur aux yeux bleus si vifs ressemble passablement à Dieu (quand il descend dans mes bouquins) et qu'il m'a appris trois choses 1) écrire des chapitres de deux ou trois lignes 2) l'insolence (Je vous emmerde in Casimir mène la grande vie) et 3) parler d'autre chose que de son sujet (in Dieu, Sa vie… ou un chapitre sur deux est consacré à son cher Chareaubriand). J'aime toujours cet homme, même si je lui dis que le 11 septembre l'a biffé du monde. Je ne dis peut-être rien d'autre que "la laideur du monde a définitivement chassé le monde un peu suranné et charmeur que vous aviez su créer et dans lequel je me complaisais". Bref, à cet homme quimultiplie les *Adieu(x)" j'avais besoin de faire mes adieux, même si nous nous sommes fort peu connus.
Pourquoi faut-il prendre congé de Jean d’Ormesson. - Je me demande si j’ai bien fait d’aller voir ce d’Ormesson, dit Gabriel en refermant le « Rapport ». Il volait ses superbes ailes repliées, à la manière d’un silver surfeur, la planche en moins. - Tu n’aurais pu effectuer meilleur choix, l’assurais-je. C’était le seul possible. - Je voudrais te croire, soupira-t-il, je n’aimerais pas qu’Il fasse une mauvaise réaction. J’étais conscient de ce I majuscule et je ne tenais pas à Le rencontrer prématurément bien que je lui porte beaucoup d’amour. Gabriel ne portait pas son habituelle tunique blanche ni ses sandales. A vrai dire je l’avais rencontré au détour d’un nuage, sur l’ILS [1] de Grenoble, volant à mes côtés en formation, habillé en rappeur (tout ce que je déteste mais à cette vitesse il vaut mieux mettre sa casquette à l’envers) avec l’air un peu confus de celui qui a besoin d’un avis mais n’ose le demander. J’ai vu tant de choses chez les Suisses et même ailleurs que je ne m’étonne plus facilement. Je lui rendis son large sourire de mon mieux, je suis un timide et me livrai à quelques conjectures. C’était peut-être l’heure de ma mort ? Mais pourquoi se serait-il dérangé en personne pour m’accompagner, je n’en valais certes pas la peine. Comme il ne ressemblait en rien à John Travolta j’exclus également une caméra invisible - et américaine, la télévision française n’ayant ni les moyens ni la technologie nécessaire à ce genre de farce et j’admis, toutes hypothèses épuisées, qu’il avait effectivement quelque chose à me dire ou à me demander. On ne sait jamais. Vous connaissez la suite, il extirpa de son blouson un livre fatigué sur la page de couverture duquel je reconnus les célèbres filets noirs et rouges, simples et doubles, de la N.R.F et il entra dans le vif du sujet, comme je viens de vous le rapporter. - J’ai passé de merveilleux instants avec d’Ormesson, reprit-il, mais il me complique l’Éternité. Non seulement il dicte à Dieu son retrait du monde mais encore dévoile-t-il Ses aspects secrets, bagarreur, goûteur et autres facettes peu connues dont les prophètes, jamais, n’avaient osé parler. - J’ai lu ce livre. Lui confiai-je, et je le relis. Il est splendide. - Si tu le dis, fit Gabriel, mais il est à la fois trop vaste et trop petit pour me fournir la matière de mon rapport. Après tout (un nuage l’escamota un court instant) il s’agit de sauver les hommes. - Vaste programme, commentai-je à la manière du Général. Quant à moi j’y aurais renoncé avant même que d’en former le dessein. C’est chose impossible. Je te signale par ailleurs que nous ne sommes qu’à deux nautiques de Whisky Sierra[2] et que j’ai un avion à piloter, voire à poser dans de dures conditions. Un fort vent du Nord soufflait ce jour-là me faisant dériver au Sud du faisceau, j’avais fort à faire. - Soit, fit Gabriel avec un sourire en coin. Je n’aimerais certes pas voler de cette manière. Mais je vais étirer un peu ton horloge car il est essentiel que tu me tires d’embarras. Je ne lui demandai pas pourquoi « moi » ? C’était un excellent choix me sembla-t-il. En tous les cas pas pire que beaucoup d’autres. J ‘ai lu beaucoup de livres et, ce qui compte encore plus, beaucoup de partitions. J ‘ai écouté les femmes et les enfants me parler de la vie, je me suis tenu à l’écart des hommes et je suis encore vivant, que demander de plus ? J ‘avais noté que les nautiques ne défilaient plus sur le cadran de mon DME et je me préparai à subir un petit examen dans ce morceau de temps qui s’effilochait comme de la barba à papa autours de nous. On s’assit confortablement sur un bord d’aile, celle du N707, pas la sienne, et il m’exposa son souci, jouant avec une petite calculette que je reconnus au passage : c’était la machine à faire les mondes.[3][4] - Tu as une jolie lumière, dit Gabriel, et j’aimerais te demander une toute petite chose. Un contre avis. - Fichtre et bigrediantre ! lui répondis-je, tu veux, en somme, que je te confirme en quelques mots tout ce d’Ormesson t’a dit dans son rapport. C’était bien ça. La tâche me parut lourde, il y fallait un miracle pour le moins. - Il me faudrait au moins, dis-je d’un air songeur, le talent et la ruse qu’il a déployé pour le discours de bienvenue qu’il a prononcé devant l’Académie française lors de l’arrivée de Madame Yourcenar ! Tu me demandes beaucoup. - C’est que je suis habitué à beaucoup, sourit-il. Je respirai un bon coup, près de moi, autour des clefs de réservoir il y avait une petite coulée noirâtre. Rien n’était vraiment parfait, j’avais peut-être dix lignes pour réussir. Je me lançai. - C’est un vieux petit Monsieur dont l’œil bleu est très vif. Il pratique la plus exquise courtoisie mais il commence son Casimir par un sonore « Je vous emmerde » et termine son « Rapport Gabriel » par un énergique « un peu long,, mon cul ! » qu’il envoie à la face de l’Éditeur Gallimard. Jamais il n’appellera une femme une meuf et quand Philippe Sollers joue les pitres douteux chez Ardisson il lui succède avec le plus grand charme, sa rayonnante intelligence d’humaniste moderne lui autorise tout sans une seule fausse note. Il parle des filles avec malice et gourmandise, mais avec les femmes il est plus haut que n’importe lequel d’entre nous. Son œuvre entière parle d’une certaine Marie. - Ah ! fit Gabriel, Marie, je l’ai visitée il y a peu. - Et l’histoire retentit encore de ce détour, tu le sais. Qui est cette claire et énigmatique Marie ? Notre salut, toutes les femmes, un secret que l’écrivain ne divulguera jamais. Tu sais, j’ai essayé d’écrire un livre sur la femme, moi aussi…[5] - J’en ai même perdu une plume, rigola Gabriel, ta chasse à la Déesse est très… contemporaine. - J’y étale mon ignorance j’étais sincère - nous ne partageons qu’une seule petite certitude d’Ormesson et moi, c’est que la femme est notre salut, le salut de ce monde, l’acteur qui fléchira la décision de Dieu. Souviens-toi de ce qu’il en dit : «(Marie) tu la mets au-dessus de toutes les femmes et de tous les hommes, et peut-être de tous les esprits de ce monde-ci et de l’autre ». Ah ! combien de matins ai-je passé à chercher Marie chez d’Ormesson. Dans le Juif errant elle est compagne d’errance. Il existe des titres de chapitre qu’il n’aurait même pas dû remplir tant ils sont beaux, « Marie la nuit » par exemple ; dans la Douane de mer il meurt dans ses bras, pas comme certains Présidents de la République, avec grâce, « L ‘être avec qui on meurt est aussi important que l’être de qui on naît. J ‘étais content de mourir devant la Douane de mer. J ‘étais surtout content de mourir auprès de Marie ». Après quoi il nous entraîne dans la valse endiablée de ses connaissances. J ‘ai pas mal voyagé tu le sais, je connais la France, le Valais (car en Suisse il n’existe aucune autre terre de golems à part Zurich dont les taxis sont si chers), le Mexique, Leblond et les deux jumeaux après Ipanema, Prague dont j’ai conduit la Philharmonie, l’Espagne où j’ai habité vingt ans avec Profondeur, Helsinki où j’ai été réélu dans quelque Unesco puis Stockholm avec la royale descente d’escalier qu’affrontent les prix Nobels, les États-Unis et même Champaign Urbana où vivait John Cage, le Texas avec mes vols de nuit sur Austin et son Capitole qui ressemble à une énorme bonbonnière, Sullivan Street dans Greenwich Village où j’étais le voisin d’Edgard Varèse, Ibiza et les Bahamas, une raie géante qui me frôle dans les caraïbes, Annemasse et Donaueschingen où sont nés le beau Danuble que l’on dit bleu et la nouvelle musique, et mille autres choses mais - par comparaison - je n’ai rien vu, j’ai à peine bougé dans l’espace, le temps et l’histoire. Merde ! J ‘admire cet homme. S’il est vrai qu’à la mort d’un humain il y a quelque part dans le monde une bibliothèque qui brûle, le jour de son départ ce sera la fin de Paris ! Cette mort, il la met en scène quand il décolle de la Douane de mer, rencontre immédiatement un extra-terrestre naïf et charmant qu’il appelle A tout en se renommant O chose transparente puisque A est féminin et que c’est sans aucun doute un nouvel avatar de Marie qui reste auprès de lui, et il nous assène sans pitié sa merveilleuse culture, trop brillante, trop savante et foisonnante mais toujours affetuoso comme certains moments de Shumann ou du quatuor de Debussy ; on supporte à peine cet ouragan de savoir digne d’une fin de millénaire où passent les ombres et les lumières de ces couples qu’il apparie : Platon avec Spinoza, Hegel avec Michel-Ange… - Je connais, fit Gabriel qui jouait avec l’avertisseur de décrochage. - « Mozart et Tolstoï, Léonard de Vinci avec Jésus, Mahomet, Bouddha, qui ne font rien d’autres qu’expliquer ce monde », tout ça pour ça et sur fond de cette Venise adorée qu’il connaît mieux que ses habitants ; quel trip, quelle juvénilité et quelle certitude de mon inculture il me communique celui-là ; s’il n’existait pas pour me faire courir après tous ces livres que j’ai manqués ou mal lus qui le ferait ? C ‘est, sans solitude, un coureur de fond, dans cette puissante foulée, quelques années auparavant il nous a donné la première biographie de Dieu, « Qui n’est autre que ses rêves, et ses rêves sont de Lui ». - Nous en avons beaucoup parlé, dit Gabriel l’air sérieux, j’ai même été chargé de repérer ses informateurs dans le royaume des cieux : tout n’est pas encore clair mais il est nettement meilleur que la CIA pour ne pas nommer le Vatican. - Une œuvre titanesque, repris-je, estimant mentalement le temps qui me restait, mais moins fascinante que ses discours sur l’état de l’Union, la tienne, la mienne, le Monde, l’Éternel, et surtout devant son amour pour Marie. Tu ne peux pas savoir ce que les Catherines Clément me font ch… - il me virgula un sourcil réprobateur chanter, repris-je, quand elles reprochent à Marie de ne pas faire la cuisine pour la Sainte Famille! - Elle n’a fait que ça, m’assura Gabriel, tout est affaire de définition. - Il n’est qu’un domaine où j’ai accédé à un savoir qu’il lui a été refusé, dis-je avec sérieux. J’ai été chef d’orchestre, il en mourait d’envie. Mais, je te le confie, c’est une connaissance qui se paie trop cher. Aurait-il voulu donner vingt ou trente ans de sa vie pour parvenir à la maîtrise de cette Genèse que connaît un chef quand le silence se fait et, qu’avec humilité comme infaillibilité, devant une œuvre immense, son bras se lève et s’abaisse pour un « Que la musique soit » ? Je l’ignore. Je sais aussi qu’il a rêvé d’être acteur et qu’il a pensé l’être en se mettant dans la peau de ses personnages. Il se sous-estime ! C ‘est un merveilleux acteur social, plus grand que Mitterand chez qui il prend l’ultime petit-déjeuner élyséen, s’offrant le luxe de ne pas révéler par la suite les confidences du Roy François, tout en laissant entendre à chacun qu’elles eussent pu faire chavirer le système ! - Sois bref, me coupa Gabriel, je ne puis étirer le temps à l’infini, donne-moi sans plus tarder ce qu’il me faut. Que lui fallait-il en vérité ? De quoi sauver le monde ? Je connais plein de dauphins, de femmes et de setters irlandais que Dieu n’aurait jamais à cœur de faire disparaître. Soudain je « vis » nettement ce qu’il attendait de moi. Une image, une foutue image qui soi-disant vaut mille mots. Je la lui passai comme je pus. Avec un long souffle. - Il n’y a pas de distance entre sa « Mort à Venise » et l’enfant qui parcourt à bicyclette la route qui va de Saint-Fargeau à Saint-Sauveur ; l’écoulement du temps est si multiple chez lui qu’il me paraît parfois confus, peut-être brouille-t-il les pistes ou plus simplement revisite-t-il sa jeunesse avec le talent et l’émerveillement qu’on lui connaît, ce qui expliquerait pourquoi on décèle en lui le chercheur et l’enfant ; il a réellement vu Dieu « donner une sœur au souvenir et l’appeler espérance », c’est un témoin de ce siècle et ce fut très certainement un jeune homme impertinent ; son goût du pouvoir ? je ne sais trop qu’en dire, peu de gens sont nés dans un château, ont dirigé jeunes un grand quotidien parisien puis entrés chez les immortels ; je dirais que son sens de l’amour n’a d’égal que son sens de l’humour ; je ressens que le livre qu’il a écrit pour toi est son testament, certes il n’a pas cessé de mourir et de renaître aux pieds lumineux des Maries, fussent-t-elles des extraterrestres, mais je le vois qui règle ses comptes avec le monde, avec beaucoup de bienveillance, je le vois mettre de l’ordre dans sa vie et ces signes ne me trompent pas ; je ne te dis pas qu’il va nous quitter demain, nous l’aimons tous beaucoup trop pour le lui permettre, je pense que l’oiseau de Minerve l’a rattrapé et que c’est le soir, si je ne devais choisir, presque au hasard, qu’un passage dans toute son œuvre je prendrais… la « fête en larmes », quand il avoue que « le seul trésor des hommes est ce monde et la vie, j’en ai aimé chaque instant » ; il a osé reconnaître que la vie l’avait protégé « au-delà de la décence et de l’imagination », que le mot qu’il a le plus prononcé est « merci », qu’il a à notre égard « quelque chose comme une dette » et il nous en demande pardon, on a canonisé des gens pour moins tu sais ? ; bref, partagé entre le bien et le mal, un élan vers l’éternel et la chute dans le temps, le monde où il a vécu avec tant de bonheur et « où vivait Marie est une fête en larmes » ; tout est dit, sa vie vaut bien celle d’un dauphin ou d’une licorne, il est notre plus grand avocat. - Toi aussi, me dit un Gabriel songeur, mais tout cela je le savais déjà, c’est dans son œuvre. - Il reste une chose que je ne t’ai pas dite et que je garde pour la fin au sens propre de ce mot et ce m‘est bien difficile de laisser ces paroles passer la barrière de mes lèvres, Jean est un témoin mais il est aussi la fin d’une symphonie classique. Avec lui tout va s’arrêter et premièrement le Temps tel que Dieu nous l’a balancé dans les gencives, il est moins prophète que bouquet final, c’est le dernier grand poète humaniste et je ne suis pas sûr que beaucoup puissent encore le lire aujourd’hui ; c’est Fort Alamo ou Dien bien Phû ou encore notre culture d’aujourd’hui dont j’ignore si elle repoussera la résistible ascension d’Adolph McDonald, et il nous le dit à mi-mot « un temps où les livres sont contestés et menacés par quelque chose qui ressemble à la barbarie » ; c’est pourquoi j’en tire deux conclusions, l’une étant que nous devons prendre congé de lui pour nous redéfinir dans un monde, je le crains, plus pauvre en valeurs où ce que nous nommions tel. - N ‘est-ce pas toi qui qualifie ce genre de déclaration de « propos de vieux cons ? » fit Gabriel, le sourcil hautain. - Si fait, je parle comme un vieux con, que veux-tu j’ai grandi dans une culture analogue, peut-être un peu moins vive, et j’erre souvent dans le désert à la recherche de mes pairs ; il restera toujours des jeunes pour nous savoir mais il ne reste plus de place pour ce mode de pensée, il faut s’y faire après d’Ormesson il n’y aura pas de nouvel Ormesson, il devient dangereux car il se détache de nous, c’est au fond un classique qui a oublié de mourir avant de nous enchanter et nous avons le devoir de créer des formes nouvelles qui lui doivent le moins possible. - Ah les hommes, sourit-il d’un air michelangélique, cette foi et cette énergie infinie qui les pousse à toujours reconstruire, à se dépasser sans cesse, quand se reposeront-ils ? - Mais jamais, c’est bien évident, pas avant que l’Éternel ne nous ait mis à la porte du Temps, pas avant qu’il ne nous ait botté le cul ! Il consulta un sablier qui passait par là Et quelle est l’autre conclusion ? - Il nous l’a donnée l’autre soir en parlant avec Pivot, tu vois qui c’est, ce bonhomme qui est un axe de la littérature chez nous et un peu au delà. - Celui qui en fin d’émission veut à tout prix prévoir ce que dira l’Éternel aux nouveaux venus? - Lui même et je te livre cette pensée, tu en feras ce que tu veux ; si d’Ormesson, au terme de cette vie de ferveur et d’intelligence, après tous ces livres où plus que les gens d’Église il a parlé du bien, du mal, de l’Éternel, avec tout ce qu’il nous a dit de Marie qui est la plus grande silhouette qui se profile derrière lui en ce monde comme dans l’autre, s’il venait à nous quitter pour venir chez toi, et que l’Éternel se soit retiré, comme il pense le faire, des affaires des hommes, ce serait alors pour reprendre ses propos, une bien sinistre comédie pour lui que de ne trouver qu’une absence là où il espère revoir son Père. En vérité je te le dis, le ciel peut attendre. - Ah, fit Gabriel, peu de gens parlent comme toi, dans le passé peut-être, mais tu as raison, le jour venu vous le regretterez… longtemps, et nous nous devons de l’accueillir, je transmettrai fidèlement ton message. Il dit et le temps reprit cette forme translucide qui est une tromperie, les choses défilèrent, il n’y avait plus personne auprès de moi, qu’un long ruban gris qui s’approchait trop vite. Il existe une tradition chez les pilotes, on dit qu’il n’en existe que de deux catégories. Ceux qui ont oublié de sortir le train et ceux qui n’ont pas encore oublié. Je tombai dans une troisième : je remis les gazs tout près du sol et m’en fus, plein d’échos anciens et de choses indicibles vers ces montagnes qu’on nomme les Alpes et qui me sont supérieures en ce qu’elles ne montrent que rarement leurs émotions.
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