Circonstances : dans les années 80 - des années d'or qui vont clore l'enchantement des 60 et 70 - mon impatience d'écrire un livre grandit. Après tout j'ai passé quatre ans en faculté de littérature à Genève, avec les grands du moment, Marcel Raymon, Jean Rousset, Starobinski Lejeune. Butor viendra plus tard. Je n'ai pas le temps d'écrire car ma production musicale est en plein essor et surtout parce que je reste persuadé de ne pas pouvoir maîtriser la grande forme. Une pensée de musicien! A lire la plupart des romans parus de (disons) 1995 à 2005 la grande forme n'est pas vraiment le fort des auteurs français. Mais anglo-saxons, américains : oui. Peu importe, je me sens faible et j'hésite. Dans cette attente, un personnage me fascine et c'est René Berger qui connaîtra comme moi - nous l'ignorons - un terrible changement de vie en 1993. Pour l'instant je mixe Berger, Zelazny et Chesterton dans un roman dont le titre reste certainement le plus actuel possible : Surfeur du Chaos. (ou Le surfeur du Chaos). La vie me semble en effet de plus en plus orientée vers le chaos, j'en prends conscience de diverses manières. Un jour c'est en répétant à l'Opéra de Lyon, sur l'invitation d'un homme délicieux portant l'étonnant patronyme de Robert Proton de la Chapelle, que je me retrouve dans une librairie et que, pour la première fois, je m'énonce la formule du chaos : quand nous verrons autant de trajectoires que de cibles nous aurons atteint le chaos total. En d'autres termes quand chacun écrira son livre et que nous vivrons dans une société d'auteurs pratiquant l'intertextualité dans le meilleur des cas et l'étouffement dans le plus probable. Il semble bien que nous ayons fait du chemin et que nous en soyons fort proches… Bref je note toutes ces idées sur un Apple II (de collection aujourd'hui) puis, malgré le charme que je trouve à certains passages, j'enterre ce projet de roman : je n'ai pas la technique nécessaire pour le mener à son terme. J'y retrouve mes années de motard ( moto, surf, glisse, plus tard avion : même tentative de s'inscrire dans l'accident). C'est aussi la période dans laeuelle je me rends de temps à autre dans la propriété hitorique de la baronne Martine de Turckeim, le Petit fleur d'eau, où l'on ssure que Napoléon a passé des nuits galantes (avec qui?) et où je rencontre pour la première fois un mythe (pour moi) le violoniste Yvry Gitlis. La baronne a un grain de folie, nous nous retrouvons dans ses caves en train de tirer au Walter PPK .22 sur des statues de plâtre et autres fantaisies. Gitlis est mythique à mes yeux car c'est son enregistrement du KammerKonzert de Berg que j'ai découvert par le disque, peu après je vais le diriger en concert avec lui et Jean Derbès, pianiste lyonnais qui a totalement flashé Boulez dans l'une de mes œuvres. Diriger Gitlis se révèle à la fois génial et surf du chaos tant il peut se montrer imprévisible au concert. Mais que c'est beau! Cela dit le Surfeur du Chaos annoncent bien les fatales années 90, fatales pour tous, en Occident surtout.
Sujet : Dans une autre dimension un détective culturel décèle une perturbation culturelle dans le continuum terre. (en travail)
Crans juillet 82
Crans octobre 82
Crans février 83
Crans Décembre 86
Crans septembre 87
à Marie-Avril , la "vraie"
comme à Shaïtane l'unique.
Chapitre I
O' CANGACEIRO !
Je tombais dans une noirceur plus atroce que le vide. Noir et polychrome, fulgurances des sons, trainées réverbérées de mes gestes. L'incertain !
Je me suis laissé aller pour ces séquences sans durée. Je savais qu'elles ne laissaient pas de souvenir enregistrable : l'éternité d'un enfer sans références, un point sans dimension.
Quand ma vision s'est accomodée et quand je me suis senti capable d'aligner plus ou moins correctement deux idées je me suis détendu dans mon siège et je suis entré en relation avec les contrôles de l'habitacle.
Les parois de la capsule sont devenues d'un gris lumineux puis, lentement, transparentes : j'étais enfermé dans un énorme cristal, à quelques centaines de mètres au dessus de la côte.
Mon corps ne se fera jamais à ces voyages dans l'incertitude du temps et de l'espace. Mentalement je résiste en raison, probablement, de ce don particulier auquel je dois d'être sans cesse attiré vers les points de ruptures des probabilités. Mais physiquement j'ai peut de faire, un jour, un mauvais voyage, comme disaient les jeunes de cette génération qui tenta l'exploration des terres inconnues en payant le prix fort de la drogue.
Malgré l'habitude la pureté du cristal m'a donné pendant quelques secondes l'impression d'être suspendu dans le vide et l'appréhension de la chute imminente. J'ai détourné les yeux : quelque part dans les contrôles d'O Cangaceiro (c'est le nom que j'ai donné à la nacelle) une courbe m'a signalé par sa lente évolution que l'appareil s'était de lui-même ajusté en semi-déphasage.
J'ai revu les contours familiers de la riviéra vaudoise , les eaux de métal du Léman.
Il faisait un temps hybride assez typique de cette région de la planète, taches d'ombre et de soleil sur une surface de plomb fondu , longs frémissements immobiles de la surface qui ressemble à une étoile gelée dont les colères jamais plus n'envahiront l'espace. Les failles des nuages ont laissé tomber quelques triangles de clarté qui se sont mis à dériver entre l'à-pic des alpes et les crètes moroses du Jura porteur de brume.
J'ai laissé la nacelle glisser vers Simulation, la bien nommée. Une petite propriété, banale pour l'endroit, et qui me sert de base opérationelle.
Je ne crois pas que les Suisses aient besoin d'une détection radar , sonar ou électronique très efficace dans ces régions . Mais je n'allais pas prendre des risques inutiles. Ce que me signalait la courbe aux lents mouvements était la fréquence d'oscillation de la nacelle dans le temps. Un trés léger mouvement de décalage temporel qui lui permet en effet de devenir "improbable" pour tout observateur existant dans une durée stable. Et croyez-moi, c'était très particulièrement le cas des gens qui se trouvaient là en bas! Si dans le pire des cas une station plus zélée qu'une autre nous avait repérés, O' Cangaceiro et moi, nous n'aurions été rien de plus qu'une moire sur leurs écrans ou une porteuse au message de silence dans leurs centres d'écoute.
****
Revenir des terres de l'incertitude dans le monde des apparences stables n'est pas aussi original que vous l'imaginez. Pas plus que les quelques minutes habituelles que j'ai cent fois vécues dans les jets à l'approche de Genève, quand souffle le vent.
Pas vraiment différent, à part le silence et la vitesse dont Cangaceiro dispose à son gré, comme d'une abstraction mathématique. J'aurais pu atteindre instantanément ma cible à une dizaine de kilomètres et m'y trouver sans ressentir d'effet inertiel. Cangaceiro ne se meut pas au sens habituel du terme : il "reconnait" des configurations dans lesquelles il se transpose.
Cette fois pourtant je préférai le mode d'une approche lente et paresseuse, pour me donner le temps de revoir la situation et de me préparer aux ennuis que je sentais poindre.
- Vers la fin de ces années quatre-vingt, en référence locale, il s'était passé quelque chose d'insécurisant dans ce monde. Il y avait eu "intervention" au niveau des structures premières et les résonnances de l'événement nous avaient affectés, nous les habitants des proches configurations.
Ceux qui l'avaient décelée nous avaient mis en garde contre ses répercussions possibles, ses échos dans les ordres parallèles. Mais ils ignoraient la nature exacte de la menace, l'identité des responsables et plus encore ce qu'il fallait faire. Ils avaient vu quelque chose, mais ils paraissaient manquer de termes propres à le décrire. Tout au plus pouvaient-ils nous dire que l'ordre ancien ou proche (il y avait un terme qui recouvrait aparemment ces deux concepts) serait modifié.
Si vous lancez une pierre dans une mare vous créerez au moins trois types de phénomènes. Le plus évident sera celui des cercles concentriques qui courront à la surface de l'eau. Le bruit de l'impact vous paraîtra faible et bref mais il se propagera de la même manière, beaucoup plus vite , et un observateur pourra le déceler sans voir les rides de la surface. Et de même enfin pour la lumière. Si il y a un peu de soleil à ce moment vous aurez créé tout un lacis de variations brillantes qui s'envoleront dans toutes les directions. Un pilote dans son avion pourra les capter en fonction du hasard des angles et des réflexions.
Nous étions cet observateur imprévu et nous avions capté un signal qui ne nous était pas destiné.
Quelqu'un, quelque part dans ce pays et ce temps avait troublé l'équilibre des configurations. Et nous avions de fortes raisons de penser que le phénomène ne s'arrêterait pas là et que les contrées d'ordre stationnaire pourraient se trouver sérieusement menacées.
Malgré ses options technologiques et culturelles différentes notre société n'était en fait pas beaucoup plus organisée que la vôtre. Elle avait développé d'avantage certaines connaissances, mais elle ne disposait probablement pas d'une sagesse supérieure. Les problèmes changent avec les gens, nous avions des problèmes d'Anciens dont les solutions étaient quelquefois plus graves que les vôtres.
Aussi loin que s'étende notre mémoire et celles de nos systèmes nous avons toujours su qu'il existait des mondes parallèles, des variantes. Et comme vous nous avons eu des voyageurs. A celà près que nous n'avons jamais cherché à les détruire ou à les enfermer. Nous les avons utilisés au mieux de nos intérêts, pour parfaire nos connaissances et, quand il le fallait, nous protéger.
Les vôtres n'ont jamais eu intérêt à révéler leur existence à la masse ni au pouvoir : tel est le prix de la connaissance dans votre système et il paraît peu probable que cela change un jour.
Il y a un certain nombre de conditions nécessaires au transfert d'une identité, d'un monde à l'autre. Nos ancêtres ont appris à leurs dépens la difficulté et le danger des visites dans des mondes étrangers, dont les structures sont peu parentes des nôtres. En gros des mondes hétérogènes supposent un transfert physique puisque notre modèle n'existe pas à son point d'arrivée, alors que des mondes "variantes" permettent un simple transfert de champ de conscience entre deux entités semblables. Beaucoup de nos premiers explorateurs de l'hétérogène ne sont jamais revenus ou sont ré-apparus en mauvais état. De plus, les connaissances qu'ils ont rapportées n'ont été applicables a rien, bien que l'on ait pu déchiffrer des parties de ces messages. Il s'est toujours agi d'un long discours comportant des périodes légèrement asymétriques et que nous avons eu peine à rapporter à une discipline donnée. Ces connaissances de nature polymorphe ont probablement trait à l'énergie vitale des mondes qui les émettent, nous ne savons pas les utiliser. En revanche les nôtres se sont souvent transposés avec facilité dans des univers "copies" ou variantes du nôtre et ils nous ont enseigné nombre de choses utiles, essentiellement sur les bifurcations et les choix qui se présentent à nos sociétés. Ces rapports touchent à notre passé, à notre futur quelquefois, nous avons vécu ainsi entourés des ombres de nos réalités, dans une sorte de prophétie permanente et à vérifier.
Il subsiste encore chez certains une question qui est de débattre de la réalité de ces voyages. Existent-ils réellement où ne sont-ils que des modifications de la perception des voyageurs ?
La réponse n'a pas grande importance en fait, les voyages ont lieu et nous en retirons des informations. Qu'elles nous viennent de terres étrangères ou d'un continent inconnu en nous-même n'est pas essentiel.
Ce principe de difficulté des transferts croissant avec la dissimilitude de la cible jouait également en notre faveur. Si quelque chose tournait mal dans des configurations lointaines nous n'en ressentions que peu le contrecoup. Ou pas du tout.
Dans le cas présent seul un nombre limité de mondes pouvait donc être à l'origine de l'altération que nous avions décelée. Et le transfert effectué, j' "habiterais" une identité connue, proche de la mienne, en essayant de ne pas trop la transformer.
Nous avions effectué des reconnaissances et situé le personnage qui paraissait le plus adapté. Il devait être mobile, accepter l'imprévu, ne pas être prisonnier d'une forme de pouvoir politique ou scientifique. Un rêveur actif, telle était la cible parfaite que nous avions recherchée.
Pour comprendre ce qui va se passer il faut savoir que, de l'instant où le transfert avait été décidé j'avais en fait déjà cohabité à diverses reprises avec mon hôte. Les transferts se règlent parfaitement bien dans le temps et j'avais habité son enfance et diverses périodes clefs de sa vie. J'avais interféré, ce qui en principe est interdit par notre code. Mais je payais le prix car il m'avait aussi modifié. Ses souvenirs étaient déjà les miens et je ne serais dans quelques instants qu'une ombre veillant à la frange de sa conscience . Je lui donnerai une sorte de force morale et vitale supplémentaire et je ne devrais pas sous-estimer ses connaissances. Si tout allait bien le moment viendrait où je ferais usage de mon propre savoir et, éventuellement, de mes pouvoirs.
Car rien ne garantirait que celà marche, il y aurait trop de forces inconnues en jeu. Sans doute mon hôte vivrait-il ces séquences comme un rêve éveillé, un dédoublement passager de sa personnalité... Quand viendrait le dénouement, quel qu'il soit, il me faudrait me retirer sans violence et surtout sans paradoxe.
J'interrompis le fil de mes souvenirs et je me mis dans la peau de mon "futur moi".
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Je vis s'approcher le domaine de Leonora. La jetée de pierre où se balance cette horreur mécanique en forme de requin qu'elle aime à faire rugir sur les eaux pour la plus grande frayeur des navigateurs. La petite voûte qui traverse la propriété et laisse les dernières vagues battre dans le jardin, l'amorce des allées bien entretenues qui disparaissent rapidement sous les frondaisons des chênes et des marroniers qui se tiennent compagnie jusqu'à la route.
Je me suis fait la réflexion que qelque chose n'était pas juste. Mais je n'ai pas vu tout de suite quoi. Les volets n'étaient pas fermés. Aucun bateau n'était à l'amarre, mais elle aurait pu l'utiliser à ce moment précis. Je vis briller la calandre d'une voiture de maitre entre les portes entrouvertes du garage et je laissai mon regard traîner sur les allées.
Les allées !
C'était celà qui me mettait mal à l'aise : elles avaient perdu leur aspect impeccable habituel.
Leonora est aussi sadique que maniaque de l'ordre. Si la folie s'empare d'elle , de ses amis et de ses domaines elle l'a, à chaque fois, programmée avant de s'y abandonner pour la courte et suicidaire jouissance dont elle se remet toujours rapidement et sans cicatrices.
Je n'en dirai pas autant de tous ceux qui gravitent autour d'elle. Ces allées qui découpent le domaine étaient incompatibles avec sa présence : le désordre s'y installait. Je vis une chaise abandonnée, un pied enfoncé dans le gazon. Des feuilles mortes immobiles cà et là. Un ensemble de signes qui formait un message très clair : "hors de tout contrôle".
Quelque chose s'était produit, mais j'avais d'autres préoccupations plus urgentes que de savoir ce qui troublait le monde de Léonora.
Je repartis dans l'intérieur des terres et survolai comme prévu la forteresse de Stavros et son musée secret.
Les Suisses eux-même seraient surpris de savoir tout ce qui a élu domicile dans leur Rivièra. C'est sa relative discrétion jointe à certains aspects que vous découvrirez dans ce récit qui a transformé ce pays tranquille en une incroyable réserve pleine à craquer de fortunes, d'oeuvres d'art, de personnages originaux et d'intrigues des plus dangereuses. La maison et la ferme de Stavros n'étaient guère impressionnantes vues de l'extérieur mais cet homme passionné et violent y avait drainé une partie de la fortune culturelle du globe, sans parler de sa fortune tout court. Je n'aurais conseillé à personne d'en tenter l'assaut.
Je fis sauter la nacelle vers la région de Bursinel, petit village accroché dans les vignes entre l'autoroute et l'ancienne voie. Je m'attardai un instant au dessus des maisons de Simon le voleur-musicien masqué puis je donnai l'ordre de conformité.
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A mes cotés Shaïtane se manifesta, la dragonne s'étira longuement et me contempla de ses yeux d'or liquide. C'est vrai, je ne vous ai pas encore parlé d'elle.
Elle est une forme de vie en symbiose avec certains d'entre nous, dans notre configuration. Avec les voyageurs surtout, avec tous ceux qu'une courte vue ne limite pas à un seul aspect de leur propre espèce. Comme ses attributs sont forts proches des démones de votre mythologie nous lui avons donné ce nom arabe qui n'est pas sans écho dans votre culture.
Elle déploya sa fabuleuse toison rousse et ses ailes de cuir griffu. Ses yeux d'or parcourent la nacelle et se posèrent sur moi.
Je lui souris.
Shaïtane est douce.
Elle est parfaitement interfacée avec le monde extérieur et bien qu'elle soit d'une intelligence supérieure elle n'a aucun besoin de ces amplificateurs que nous nous fabriquons vous et nous depuis toujours. Sa race reçoit et décode à la perfection les réseaux des ondes qui rendent compte du monde. Souvent elle m'a averti à temps des mauvaises configurations.
Nous faisions ce voyage ensemble mais à l'arrivée nous étions convenu de nous séparer. Pour le temps de l'enquête. Pour le temps de la quête en fait.. mais je l'ignorais encore. Elle saurait quel aspect revêtir dans cette version du monde.
Je donnai l'ordre de conformité et des mémoires s'activèrent quelque part dans la structure du Cangaceiro.
C'est une séduisante musique, jamais pareille.
- Conformité? questionna le système.
- Non résolu ! affirma un circuit doté d'une sorte de soprano pâle.
Musique
Musique / Harmonie;;
Recherche / Musique
!!! Discrépance !!!
- Relire le fichier Simulation Un, fit l'une des voix de l'orchestre.
Les questions et les réponses se multiplièrent rapidement, une vague sonore refluait doucement dans la nacelle.
"Virtuel".
Conformité / Recherche : Simulation ;;
"Virtuel 005" "Virtuel 00987"
"Virtuel 3" "Virtuel 004"
"Virtuel 0888" "Virtuel 00" "Virtuel .87"
"Virtuel ∞∂µµ" "Virtuel 003" "Virtuel 004" "Virtuel ¿?" "Virtuel .0003"
"Virtuel .00001"
"Virtuel" "Virtuel" "Virtuel"Virtuel" "Virtuel"
"Virtuel .000000254761"
VIR..
- Conformité : 3 variantes, souffla quelque chose en sourdine. - Approximation phase Un, répondit le Système.
Le monde extérieur s'inversa, un graphique vint lentement en recouvrir une autre.
- Approche : configuration probable.
- Reconnu ! , affirma le soprano
L'onde entreprit alors de s'unifier en une sorte d'unisson de probabilités.
Comme les autres fois je revécus l'accélération subjective. La campagne transformée en longues lignes rasantes qui s'évanouissent, le saut de la haie, le survol d'une transparence bleue dont je sais qu'elle représente la piscine. L'approche trop rapide et.. le Flash.
FLASSS(HHHHH((((
Déchirure.. Angle d'un angle
? du sang ?
La douleur du flash ! La maison qui s'ouvre et paraît devoir m'écraser. Je ne m'y ferai jamais : il y a tout autour de moi l'insupportable stridence d'une moire qui métallise le ciel sur l'herbe avant que ne se dégradent les couleurs en rugissant chromatiquement.
L'incertitude expulsée me déchire horriblement, du feu me court sur les mains et non loin quelqu'un frappe sur une énorme forge... de moins en moins fort, heureusement.
Quand les sons ont cessé de mimer l'arc-en-ciel et quand les blocs de gel tombés cà et là sont redevenus les mots simples qu'étourdi encore je répète machinalement, je sais que je suis revenu à Simulation.
Et si d'aventure un indigène s'est trouvé dans les parages il aura senti passer une forte rafale de vent ou cru voir la lumière du soleil se décomposer dans le jet d'une arroseuse.
Ou quelque petite distortion dans ce goût là.
Mais rien de plus.
Les yeux d'or me fixèrent avec intensité puis il n'y eut plus personne à mes cotés. Rien que l'image fugitive d'une louve rousse se glissant dans la futaie.
Je me suis extrait de cette théorie qui se nomme Cangaceiro - O' Cangaceiro - pour affronter la nouvelle configuration.
Mais je ne n'allais peut-être pas disposer de tous les pouvoirs auxquels j'étais habitué.
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version 22:02:83
Révision 9:25:11 30.05.87 Genève
Révision19:05:07 5.09.87 Genève
Chapitre 2
Agression sur terre
Le lendemain "nous" avons pris notre temps. Nous, c'est à dire je-voyageur et je-résident.
Il serait sans doute plus simple pour vous de nous considérer comme un seul individu affligé d'un dédoublement de la personnalité avancé, se prenant tour à tour pour un habitant du monde réel ou pour son double voyageur.
Mais tant de choses seraient "plus simples" si on les réduisait à des dimensions banales...
La vérité réside sans doute dans cette considération : la trame du temps met en évidence, à un premier niveau, des structures causales. "Ceci s'est produit car j'ai agi ainsi". Il se peut que cette trame présente une certaine élasticité et répare d'elle-même les petites déchirures qu'on lui inflige. Mais pas au delà d'une certaine importance. Et la mort ou l'apparition subite d'un individu, par exemple , sont des facteurs trop influençants pour qu'un 'voyageur' motivé puisse tenter de redescendre la grande avenue afin de récrire les chapitres qui ne sont pas de son goût !
Sauver César des couteaux ou éliminer Adolf Hitler dans les années 30 par exemple. Et contrairement à ce que vous êtes peut-être en train de vous dire, la mort d'un obscur pourrait être aussi bouleversante que celle de ces grands acteurs. Car si vous vous représentez l'image d'un homme -dans le flux du temps- vous pourrez assez facilement visualiser cette espèce de ver géant qui le représente dans ses déplacements Temps-Espace. Ce cable de chair dans l'espacel qui s'enroule et se détord c'est l'individu observé dans la succession des durées. Mais si vous pressez le mécanisme d'écoulement vous verrez apparaitre un phénomène autrement plus inquiètant : la fragmentation de l'espèce, la ramification, la segmentation du ver. Il procrée et ses enfants de même. La durée, qui est indifférente en soi, tolèrere l'apparition des nombres cauchemardesques. Comme vous j'ai un père et une mère. Et ils sont dans le même cas : j'ai donc quatre grands-parents et huit arrières grand-parents.
Vous connaissez certainement l'histoire du mendiant qui demande à l'Empereur, pour sa récompense, deux grains de blés sur la première case de l'échiquier, quatre sur la seconde et ainsi de suite : selon cette progression j'ai -comme vous- trente-trois-millions d'ascendants à l'époque de la Renaissance et si un "voyageur" s'était amusé à faire disparaitre un obscur de cette époque je ne serais peut-être pas ici en train d'accaparer votre temps et de développer cette idée.
Cette grande vulnérabilité de la trame temporelle implique donc probablement des sens-uniques et des compensations diverses. Sans réellement en comprendre les mécanismes je sais que les "voyageurs" ne doivent leurs pouvoirs qu'à l'existence d'un certain nombre de plans où ils existent simultanément, dans des versions parallèles et proches.
Et en fonction de la culture du lieu et du moment, des personnages eux-mêmes il y a accueil ou conflit. Possession au moyen-âge, schizophrènie de nos jours, comme à l'inverse il y a révélation chez l'exalté, illumination chez le saint.
Ou plus simplement : échange.
Etant de tempéraments et d'imaginaires proches, "nous" (je-voyageur / je-résident) nous en tenons à l'échange.
Celà dit permettez-moi de ré-intégrer mon enveloppe unique et d'user de la première personne. Vous verrez bien qui joue quoi dans les séquences à venir.
***
Le lendemain j'ai pris mon temps. Quand mon esprit fonctionne bien je me réveille tôt.
Je me suis laissé pénétrer de ce long poème aux mille sons pastels qu'est l'aube à la campagne. Qui ne la pas connait pas ne connait pas totalement son monde.
Il y a ces variations de fraicheur et ces parfums légers qui bougent.
Des qualités de silence aussi et les premières interventions des chanteurs. Un petit soliste installé devant ma fenêtre entama une longue bénédiction spiralée de la terre, avec quelques mentions de territoire à l'usage de ses congénères.
J'ai écouté, ravi, la découpe des sons, si précise et élégante. Un torrent argenté de staccatos, deux portés rapides et une tenue. Des appogiatures entrecoupées de glissandi et un trille.
Je ne vous l'ai pas encore dit, de mon premier métier je suis musicien. Mais mon vocabulaire est peut-être en train de vous le suggérer.
***
Il s'écoula ainsi une durée indéterminèe au cours de laquelle je me suis amusé à visualiser les déclarations et sarcasmes de l'oiseau. Le temps s'est fragmenté en ruisseaux symétriques, en parapets relevés instantanément, en avenues bordées de silences noirs.
Quelques voitures ont passé cà et là mais pour être mieux ensevelies dans ce silence agissant.
Je me suis laissé porter ainsi jusqu'aux heures plus sociales. J'avais besoin de choses banales, d'un contact avec le monde à une ou pas trop de dimensions, le reste viendrait toujours assez vite.
****
Vers dix heures Helena est arrivée pour s'occuper de la maison.
- Te voilà revenu a-t-elle constaté.
Je pourrais arriver de la planète Mars elle n'utiliserait pas un autre ton. Sans doute sont-ce ses ancêtres et leurs tapis volants et autres Djïïns en bouteille qui lui font paraître fade nos prouesses techniques.
- Je suis toujours le même, ais-je menti avec le plus grand sérieux.
D'une certaine manière cette marocaine, qui vit dans la France proche et qui tient cette maison, jouit d'un accès direct aux choses et aux gens. Rien ne lui est plus étranger que la technologie, rien plus familier que ses miracles répétés.
Quelquefois je la trouve digne d'envie : elle n'a pas reçu notre culture en héritage, elle voit ce qui est.
- Ton ami René veut te parler.
- Est-il venu ici?
- Non, il a téléphoné la semaine dernière. Tu dois le rappeler.
Elle me jeta un regard en coin : pour la maison, comme d'habitude ?
- Comme d'habitude, dis-je très sérieux.
Je lui aurais confié la maison et même O' Cangaceiro "comme d'habitude". C'était un rituel qu'elle eut accompli avec soin. Si je lui avais demandé d'actionner le terminal de l'ordinateur elle l'eut fait dans son contexte familier "comme d'habitude" et c'était rassurant, somme toute, pour qui vient des contrées de l'incertain et du chaos.
Je m'installai dans le jardin et entrepris de dépouiller la petite montagne de périodiques, publicités et courriers qui avaient sédimenté pendant une absence professionnelle de deux semaines, en référence locale.
Les vieux réflexes de défense jouèrent en premier et je me débarrassai des imprimés publicitaires et professionnels dont les contenus se valent en vacuité.
Hormis les tentatives des réseaux sexuels qui semblent avoir de la peine à se développer chez les Helvètes, les mêmes gens vendaient les mêmes choses avec le même ennui. A tel point que je me demandai dans quelle mesure la presse de ce pays ne jouait pas un rôle de somnifère diurne, inquiètant ronron hypnotique au profit de qui ?
Sur le plan mondial rien de saillant : le même train de chantages et de marchandages en filigrane de violence et d'actualité.
Rien en tous les cas qui me fournisse un indice valable sur l'origine de l'onde qui nous avait atteint.
Quelqu'un dans les parages avait bien altéré les configurations mais personne, aparemment, n'en savait rien.
C'était peut-être la trouvaille d'un vieil homme solitaire qui ne l'avait communiquée encore à personne? Ou la conjuration de quelques fanatiques prêts à sortir de l'ombre ?
A ce stade ce pouvait être n'importe quoi et je n'avais pas le début d'une piste.
Je passai à mon courrier personnel : l'agence de Vérèna m'informait que la date de ma première répétition à Prague était avancée et me demandait confirmation. Quelques fâcheux me réclamaient des factures payées depuis longtemps dans l'espoir que je ne tienne pas de comptabilité : c'est un système qui fait actuellement ses preuves. Au bas de la pile il y avait deux lignes laconiques de René : "Je dois te voir. Pressant."
Il avait souligné le mot pressant.
je réfléchis rapidement. Il était environ onze heures. je pouvais donner quelques coups de fil et le retrouver à son bureau à Lausanne pour l'heure du déjeuner.
Je passai les appels nécessaires et allai jeter un coup d'oeil sur les moyens de locomotion dont je disposerai ces jours.
***
Grondeuse poussa un couinement aigu et se réveilla à la première sollicitation, telle une démone sortant de son pentacle. L'aiguille des tours sauta nerveusement sur les chiffres rouges. Je laissai quelques instant sa voix grave s'enrouler entre les murs de béton et jambes ballantes je gravis la petite rampe.
L'intense lumière bleue de la journée me frappa et je baissai ma visière. Avec cet intégral et ce plastique fumé je me fonderais immédiatement dans nos cohortes modernes.
Le village - comme je vous l'ai dit il y a un instant - plonge à travers vignes vers l'ancienne route. Je pris plaisir à contenir la force de ma compagne, jetant de temps à autre un coup d'oeil vers les controles de température. Les Japonais se sont amusés cette année à introduire sur leurs engins divers micro-ordinateurs qui renseignent le pilote sur une foule de choses qu'il connaît d'instinct. Je suppose que c'est un phénomène culturel : comme tout le monde j'adore utiliser ces écrans et observer leur palpitation quasi autonome. Quand la route ne requiert pas une attention prioritaire !
Je sortis des vignes et tournai à droite en direction de Genève. A gauche j'aurais atteint le domaine de léonora en quelques minutes.
La grande basse se développa en quatres rugissements tendus et la chanson de l'air m'enveloppa entièrement.
Une sorte de silence ! Il me fallait la tenir en jambes cette bougresse, tant son frein moteur était puissant et tendait à me projeter en avant.
Les premières courbes se présentèrent , sur ma droite j'observai au passage l'une de ces cliniques discrètes du pays helvète et je me demandai si elle aussi servait de paravent à des opérations - au sens propre du terme - très confidentielles. On façonnait peut-être derrière ces murs des visages neufs pour des gens qui en avaient urgemment besoin ? Allez savoir avec les Suisses, leurs secrets sont proportionnellement inverses à la moralité qu'ils affichent.
Cette quête m'obsédait : je ne pouvais pas m'attaquer à toutes les arcanes de la fourmilière, il me fallait trouver le premier brin de l'écheveau et dénouer.
Je redressai , nos trois cents kilos se comportaient avec grâce sur la route, quelques cavaliers passèrent en sens contraire en saluant. Je leur rendis la politesse tout en me faisant la réflexion que je ne n'étais pas sûr de ce code international des motards. Certains forment le signe de la paix avec deux doigts, d'autres trop absorbés par la conduite lèvent la paume de leur guidon ou lancent un bref coup de phare à moins qu'ils ne roulent détendus et agitent le bras. L'essentiel est de se dire qu'on existe, qu'on roule ensemble et qu'on dit merde aux automobilistes, à la plupart du moins, qui se comportent avec nous comme des salauds et des insconscients.
Mon personnage social - compositeur et chef d'orchestre- n'était pas exactement celui que l'on s'attend à trouver aux commandes d'un gros cube, en soulevant une visière noire...
Préjugé idiot mais qui subsiste encore dans pas mal de pays. En me rendant récemment à une conférence de presse j'ai eu des ennuis avec la police de ce pays. Grondeuse avait été endommagée par un transporteur public de très mauvaise foi. Je dus subir la grossièreté d'un agent mal embouché et partial et je reste persuadé que ma tenue "décontractée" y fut pour quelque chose, ayant été assimilé à la confrérie des motards, suspects par nature et généralement dépourvus de relations gênantes pour un flic de circulation. NOs policiers se sont récemment pourvus de belles casquettes à l'italienne, peut-être que l'administration jugera-t-elle bon, un jour, de leur acheter une cervelle à mettre dessous. Du moins pour les jeunôts qui se prennent pour Rambo.
Une américaine se matérialisa derrière moi. J'avais été distrait un instant. J'enroulai légèrement le poignet droit et l'observai fondre dans les rétroviseurs. L'autoroute de lausanne était signalée à droite, à la fin de ce segment droit, à la hauteur d'un vaste domaine qui appartient à une dynastie de fabricants de matériel de précision. Appréciez la nuance : les Suisses ne fabriquent pas d'armes car ce serait contraire à leur code moral. Ils manufacturent du matériel de précision.
Le tonerre des quatre cylindres se répercuta sur les murs du domaine quand je rétrogradai et m'orientai vers la bretelle d'autoroute. il y avait sur le bord une fille brune et bronzée vêtue d'un débardeur noir et de jeans stretch. Elle me regarda passer indécise, bras croisés. Elle cherchait un lift mais il valait mieux ne pas l'embarquer sans protection sur la démone, même.. si elles avaient eu es choses à se dire. Sa vision me fit plaisir. Elle et le bleu magnétique de l'été me faisaient bien exister, c'était une mini-version du Midi. Je respirai à fond , sautai la ligne blanche et pointai l'engin vers Lausanne.
Il ne me faudrait que dix à quinze minutes pour y être.
***
Je m'étais laissé embarquer par un ami physicien, dans le temps, sur sa 900 Kawasaky. C'était ma première fois. Mon souvenir de cette brève randonnée reste toujours aussi précis : un coup de poing géant me propulsa dans l'air et les lois de l'équilibre changèrent du tout au tout. Je lui hurlai de stopper mais celà se perdit dans le vent de la course. Revenu sur le sol ferme je l'insultai et jurai de ne jamaisremettre les pieds sur un tel engin.
Puis j'allais me commander le mien.
Ces engins m'ont souvent servi à tester mes amis et relations. Au delà de l'angoisse physique que le passager éprouve sur une moto se greffe le phénomène de la transmission involontaire de messages physiques. Le passager s'accroche à l'appui arrière de la selle ou se penche simplement en avant pour éviter d'être laissé sur places dans les démarrages et les fortes accélèrations. Certains adoptent la posture femelle et enlacent le pilote. Celà n'a rien de désagrèable quand il s'agit d'une femme qui vous plait. C'est une manière de draguer qui vaut bien, somme toute, la danse de mes grands parents avec sa license exceptionnelle d'enlacer sa cavalière. En ville, aujourd'hui, ces couples motorisés sont souvent séduisants. Elles - dirais-je les proies ou les cavalières ? nous font savoir leur accouplement motorisé. Elles prennent des risques pour nous faire savoir qui elles sont, pieds nus dans des chaussures fragiles ou même jambes nues en short. On voit des bras minces et bronzées qui aggripent des vestes de cuir, tout le nouveau rituel.
En ce qui me concerne je vous dois une petite rectification : je n'ai jamais emmené une fille qui me plaise pour la tester en ballade, seulement pour la goûter un petit coup, sans conversation, dans l'incomparable solitude qu'au milieu de tous vous offrent la vitesse et du vent. Comme ceux que j'ai quelquefois à testeé sur Grondeuse sont en général des intellectuels mâles de mon milieu je n'épiloguerai pas plus longtemps sur ce genre de rapports ni sur mes conclusions. Quelle que soit la manière dont votre passager s'accroche vous sentez avec précision ses moindres réactions. Il penchera à contrevirages ou il tentera d'anticiper, il serrera et desserrera nerveusement les jambes comme si vous étiez un cheval qu'il pourrait guider, il se raidira préventivement, bref son corps vous dira ce qu'il pense de vous et quelle confiance il vous accorde réellement.
****
Quelque chose brilla dans mon rétro gauche. deux Porsches noires arrivaient à grande vitesse. je jetais un coup d'oeil sur la route : j'allais dépasser un train routier mais la première voiture derrière moi ne semblait pas disposée à me laisser faire. Je relachais un peu mon poignet droit et le râle se mua en aspiration énorme et profonde. Les tours diminuèrent et je me laissai aller un peu vers l'accotement de droite par précaution. Rien n'est plus facile à un gros cube domme Grondeuse que de clouer sur place ces prétendues voitures de sport et elle dispose de quelques caractéristiques très particulières.
Dans un à deux kilomètres l'autoroute allait se mettre en pente avant de bifurquer sur Lausanne / Simplon / Grand St-Bernard. la Porsche de tête avait passé, l'autre sembla hésiter.
Ce fut l'odeur du gasoil qui me poussa : je ne peux pas supporter de rester derrière un camion et d'avaler sa puanteur noire. Je garde des heures l'impression de la conserver collée dans mes poumons, elle me rend irritable. Je rétrogradai et déboîtai à une dizaine de mètres devant la seconde Porsche.
Deux à trois secondes après mon esprit devint glacial et changea de mode : la première voiture n'avait pas dépassé le convoi et venait d'allumer ses stops.
J'avais également vu la suiveuse bondir en avant phares allumés, bloquant toute issue , ne me laissant plus de place pour évoluer.
****
Chapitre 3
Un détective culturel
- Retire-toi!
- ???
- Laisse-moi la place. Vite !
- Que.. Que peux-tu...
- Je ralentis la durée. Pas le temps malgré tout de t'expliquer ce que je vais essayer.
- Comment veux-tu que je fasse ?
- Tes nerfs, tes muscles et tes réflexes à zéro. Laisse aller. On s'intègre !
- Tu penses pouvoir ?
Equivalent mental d'un haussement d'épaules:
- Regarde , nous sommes à la frange d'un point nodal.
j'ai accomodé sur la partie noire du ciel. le treillis d'argent lumineux était proche du sol et les mailles plus serrées que les autres qui couraient à l'horizon.
- je suis pret.
- bien. (des sons graves revinrent des profondeurs , très lentement , l'étau des perceptions recommenca à serreri
- identité.. maintenant !
Je ne me suis pas perdu en hypothèses quant aux intentions des conducteurs des Porsches : elles n'étaient pas bonnes et celà me suffisait. vous connaissez ces séquences où l'on est censé revoir son existence avant de tenter le grand saut vers la porte de sortie , l'esprit fait du ralenti et se donne du temps pendant que les forces que vous avez déchainées se développent en ignorant superbement votre durée subjective ! le tonnerre des moteurs était devenu insupportable : répondant à grondeuse qui soufflait une assez brutale décélération je percus le grondement du train routier et le sur-régime de la voiture suiveuse , l'éxécutrice somme toute.
je - ou quelqu'un qui agissait pour moi fit alors quelque chose qui me laissa secoué.
la Porsche de tête étant collée au flanc gauche du camion il me restait une mince bande de sécurité à ma propre gauche. j'ai imprimé une assez sèche oscillation à l'engin et nous nous sommes mis à raser la barrière de mètal. sentiment désagréable : j'ai senti qu'un rien suffirait pour y laisser un bras ou une jambe. la paire d'écraseurs ! eu le réflexe escompté. peu désireux de s'accrocher entre eux à grande vitesse ils ont suivi le mouvement au moment même où nous recevions l'énorme gifle sonore des avertisseurs du camion. je ne vous dirai pas que j'ai pris la peine de lever la tete vers le chauffeur. il ne devait pas arborer une expression aimable. j'ai serré les jambes très fort et libéré la puissance de grondeuse. elle et moi nous sommes embarqués dans un superbe piqué sur l'aile en visant le camion. comme il n'y avait guère plus d'espace entre lui et moi c'est là que normalement cette histoire devrait s'achever..ou être poursuivie par quelqu'un d'autre. mais je j'avais un atout caché : un bras énorme nous à relevé , je me souviens d'avoir touché le flanc du monstre , il m'a craché une pulsation brlante et noire en pleine figure puis le même bras s'est occupé de nous. comme un lanceur olympique. en quelques secondes les aiguilles se sont bloquées et le piège s'est étréci dans mes rétroviseurs pour disparaitre dans une courbe.
Je n'ai pas tout de suite rendu la main. je n'avais aucune envie de demander des explications aux sinistres duettistes ni d'en fournir aux témoins de la scène. Que la police me ratrappe si par malchance je la croise : elle n'avait qu'à se trouver sur place au bon moment. les fantômes gris des véhicules que je doublais se sont progressivement stabilisés et j'ai emprunté le carrefour de Vidy pour entrer en ville. Le système de refroidissement n'avait pas cessé de hurler depuis que nous avions quitté la piste , j'avais exigé une sérieuse ration d'énergie.
En gravissant les rampes qui mènent au grand pont puis au quartier de la cathédrale après la tour , j'eus l'impression de me trainer là quelques quarante kilomètres/heure : je serais volontiers descendu en marche.
Chapitre 3
Un détective culturel
René dirige la Galerie de la Cathèdrale , l'une des plus connues en Suisse , maillon d'un réseau mondial. Auparavant il a passé une partie de sa vie à faire carrière dans les administrations officielles. Comme beaucoup d'autres il s'est apperçu que les structures politiques et bureaucratiques sont par essence incompatibles avec talent etcréativité. On le lui fit savoir. Malheureusement pour ses adversaires il s'était déjà construit dans le monde une réputation qui embarassa la pourtant toute-puissante bureaucratie locale. Car d'une manière extrêmement ironique , ces violents qui usent volontiers de la note administrative , ces pélerins de la voie hiérarchique dont la maxime ne varie jamais : - pas de vagues - , accordaient beaucoup plus d'importance que René lui-même aux titres et honneurs divers qu'il collectionnait avec facilité. la partie de bras-de-fer dura un certain temps que René mit à profit pour s'envoler un peu partout où l'on avait envie de l'entendre développer sa vision du monde ses retours étaient l'occasion d'accrochages réguliers avec la horde des médiocres etn. il aurait perdu la partie si l'un des réseaux qui opèrent dans le secteur culture , ne l'avait pas simplement enlevé. je soupconne fortement stavros d'avoir manigancé l'opération mais après tout celà ne m'intéresse pas directement et ce ne serait pas ce qu'il aurait fait de pire.
Dégagé des administrations il s'offre aujourd'hui le luxe de faire leur éloge en public et il les aide dans l'organisation de rétrospectives , d'anniversaires et autres valeurs sres dont elles sont si friandes.
tel est l'"homme social" que beaucoup d'entre vous ont lu ou connaissent par la télévision. comme beaucoup de ceux qui ont le problème de vivre en suisse et y jouer les albatros beaudelairiens il est fréquemment aimé pour des traits de comportement superficiels et détesté pour ses vraies qualités que je trouve grandes. bien des années nous séparent mais nous avons en commun des expériences qui dès le début nous ont rendus compatibles puis complices.
Tout autre est l'homme qui joue un rôle dans cette histoire. Comme vous vous en doutez un directeur de galerie, fût-il doublé d'un universitaire brillant, n'a pas sa place dans cette action. le business pour se développer à besoin , contrairement à l'opinion commune , de gens conventionnels et peu imaginatifs. c'est avec le fonctionnariat l'activité la plus affreuse de notre société , même si elle parvient à se donner cà et là des aspects sophistiqués. il se résume aux applications sommaires d'une loi de prédation ..moins la force et le courage du prédateur. et c'est nous bien entendu qui fabriquons les codes à partir desquels il se justifie.. quand il s'en donne la peine. Notre homme n'était pas à ranger dans ces catégories.
***
Le vrai René excerce une profession rarissime , inventée si ma mémoire est bonne par chesterton. René est un "détective culturel".
Quand à Londres je montrai pour la premiére fois "Les Seigneurs de la Culture" , mon premier videomfilm et l'un de ces innombrables adieux qu'à une période de ma vie je me suis senti tenu de donner à la culture conventionnelle , René visionna attentivement ce document réalisé à la diable et me bondit littéralement dessus provoquant les sourires jaunes de professionnels qui montraient de "vrais" films. Compréhensible : le monde des arts est plus que tout autre poseur d'étiquettes et un musicien qui s'attaque aux images agace tout le monde. René s'est fait ce soir là une trés mauvaise publicité et.. un ami que j'ai des raisons de croire dévoué.
Avec le recul je vois qu'il avait decelé dans les "Seigneurs" deux thémes importants pour sa perpétuelle enquete sur l'état du monde : le créateur intégral et la spirale Chaos/Origine/Fin.
C'est sur le théme du créateur intégral que nous nous sommes approchés. je n'avais à ce moment qu'une conscience partielle du probléme chaos et je ne tenais nullement à affronter l'incompréhension de mes amis à ce propos. comme vous verrez tout s'est suivi et accéléré pour mener à cette crise que nous traversons.
Marie-Avril et moi avons traitreusement semé les "artistes vidéo" qui espéraient recueillir quelque chose du grand homme et l'avons emmené au bali , un restaurant proche de marble arch. si vous avez déjà assisté à la confrontation de deux grands bavards dans une party vous en aurez probablement gardé un souvenir agacé. varianteznous n'étions pas que deux grands bavards , nous étions deux solistes. nous avons donc interprété notre double concerto , le fameux charme de Marie-Avril et sa tolérance ont fait le reste.
René s'est penché vers moi. il a un étrange physique de savant et de siléne mélangés. le poisson grillé du bali avait un arome qui aurait justifié sixmmille kilométres en jet et les lumiéres étaient juste assez basses pour que nous puissions commander le menu par coeur etdistinguer nos vis-à-vis.
- ton film - estmce que je devrais appeler ca un film? je n'en sais rien - quelque soit le nom que nous lui donnerons , ton oeuvre m'a frappé directement.
a la suggestion ironique de Marie-Avril qui aime parfois jouer les gens à la surprise nous étions convenus de nous tutoyer.
- tu es gentil de me le dire.
- ne sois pas stupide. j'ai passé l'age de faire plaisir gratuitement aux gens ou de me faire adresser les compliments que je sais mériter. il y a dans ta démarche quelque chose qui ressemble à tout ce qui mtoujours- m'a profondément motivé.
j'adorais alors cette bande vidéo et j'étais pret à la défendre en usant des pires techniques que la fréquentation de la société m'avait à la longue enseigné. mais l'amour direct de René me prit complétement au dépourvu. je choisis de le laisser parler. Marie-Avril me jeta un bref coup d'oeil et observa notre nouvel ami. ses fameux yeux clairs laissaient passer quelque chose de chaleureux qui ne se perdit pas en route.
- Tu t'es penché,dit René , sur le probléme de la vacuité de la culture. pourquoi vacuité ? Parcequ'il s'agit de l'exploitation du message des morts à des fins commerciales...et même politique. L'image de l'oiseau mort dans le jardin et les fourmis qui sortent de ses yeux : on pourrait dire que tu l'as reprise de Bunuel , par exemple , où que tu t'es inspiré d'Arrabal ?
C'était assez vrai, la premiére projection de "j'irai comme un cheval fou" m'avait vivement frappé. Quand à l'oiseau mort il s'était trouvé sur mon parcours d'essai le jour où j'avais testé ma premiére caméra ENG.
- Mais c'est en fait sans importance , poursuivit-il. ce qui m'a touché - et quand je dis touché je le dis au vrai sens du terme : tu es un archer et tu touches ta cible ! - Ce qui m'a touché c'est la scéne du maquillage rituel et -surtout- la trombe de la fin , la colonne furieuse des choses possibles , le besoin que tu as eu de remonter à la création pour dire " la Vérite ne pas être". tu ne peux pas te douter de ce que signifie pour moi cette notion d'une voix impersonelle , déshumanisée , qui propose l'alliage du doute et de la création jaillissante , au terme de ce qui me parait être une enquete. je ne te connais pas mais je suppose que tu as bénéficié d'une sorte d'intuitio...nimparable.
Ainsi parlait René. par élan , par développement voulu et calculé , par... fusion avec le monde. Il se mettait en fusion avec lui et en recevait quelques bribes de vérité. Quelques fragments de révélation que patiemment il assemblait , puzzle mortel , canevas difficile, mille fois repris, de l'état de la cité des hommes. Sa curiosité ne se portait pas vers les sciences physiques : elle se portait exclusivement vers les lois de la citadelle humaine , le chaos humain. j'aurais pu lui en dire long à sujet mais à cette époque il l'ignorait et n'aurait peut-être pas pu l'admettren
Il avait reconnu dans la trombe noire de la fin la dialectique Chaos / Origine / Fin. Robert Silverberg a écrit une belle page la dessus et les physiciens modernes aussi , dans un sens , a propos des trous noirs.
René expliqua sa pensée directrice.
- est-ce que tu as une idée de l'age d'un nautile , en tant qu'espéce ?
- entre 3 et 4 milliards d'années ? , sourit Marie-Avril.
- C'est ce que l'on pense , jubila-t-il. Vieux de milliards d'années et encore présent dans nos mers , rare mais inchangé. la nature définit des modéles stables longtemps avant notre entrée en scéne. et le requin ?
- Préhistorique quand même , glissa-t-elle , du moins si nous parlons de la même espéce. contemporain des grands reptiles et semblant avoir mieux réussi l'exame...nde passagen
- Tu vois , je suis persuadé que retracer l'évolution du monde est important ...autant que futile. car la vie suit une évolution logique et acceptablen. à l'exception de notre espéce.
et à son propos , j'en suis venu à me représenter l'existence de courants de transformation que je voudrais pouvoir mettre en évidence.
Il fit une pause et nous regarda avec intensité :
- Le monde des nautiles et des requins n'a pas changé et celui des espèces animales non plus , dans la longue recherche des équilibres des systémes. Je n'en dis pas autant de la sphére humaine. Une longue inquisition -si je puis dire- me montre que nous sommes gouvernés par un type de force que nous ne contrôlons pas. Tu peux appeler celà conscience réflexive, intelligence ou faculté d'abstraction. Cette faculté devrait autoriser un dépassement , une voie vers la mutation positive ... mais je ressens qu'il n'en est rien , qu'elle est en quelque sorte victime de sa propre progression.
- L'intelligence autodestructive , rêva Marie-Avril.
- Tu m'as parfaitement compris , dit René qu'une fébrilité gagnait , - tout se passe comme si la croissance de nos facultés s'effectuait trop vite et hors de tout mécanisme régulateur.
- Ce n'est pas une analyse nouvelle , objectais-je. sans vouloir t'offenser le théme de science et conscience a été souvent développé , mais guére au delà d'une rhétorique de faculté.
- exactement. la voix de mon interlocuteur avait claqué fortement , je vis à la table voisine une étonnante eurasienne nous examiner avec curiosité. il baissa un peu le ton : - et c'est justement pourquoi il faut aborder cette enquete avec des moyens dont ne disposent pas les universitaires qui ne sont que des observateurs lointains et non engagés , des entomologistes , ricana-t-iln
Marie avril posa avec douceur sa main sur celle de René. je fus un instant fasciné par le contraste de cette main fortement dessinée et ridée que recouvraient les doigts longs et minces de la jeune femme. j'eus l'impression d'avoir un temps de retard dans leurs échanges. elle le questionna avec douceur :
- Crois tu, René , qu'un homme seul peut ne serait-ce qu'un instant envisager une telle recherche. et à qui la communiquerai-t-il , en supposant qu'il découvre quelque chose ?
quelque chose se dénoua dans mon esprit , comme un décor que l'on enléve. je sautai une étape de la conversation.
- La nature du secret est ouverte , les interrompis-je , c'est sa plus grande protection.
nous étions parvenus à ce fragile équilibre de communication en lequel nos savoirs nous semblaient égaux et accordés. tout ce qui se dirait passerait avec un minimum de distorsion.
- C'est la "Lettre volée" dit René , il parût enchanté de mon raccourci. - les secrets sont étalés au grand jour et il n'est que savoir les lire. je consacre ma vie à cette lecture et je ne suis peut-être pas tout à fait l'homme seul que vous imaginez. mon enquête passe par la recherche du point de discontinuité entre les cultures rationelles et irrationnelles.
- Elles ont toujours comexisté lremarquai-je. science et magielexpérimentation et cosmogonies.
- Tu ne nies pas leur existence ? questionna René,
- Je suppose que non , mais ne m'en demande pas d'exemple maintenant.
- Pourquoi ?
- Parce qu'elles sont trop melées. Pense par exemple à cette question classique qui est de savoir combien d'anges peuvent danser sur la pointe d'une aiguille ? n'estmce pas une pure tentative de donner des lois à ce qui n'en comporte pas , donc de tenter la rationnalisation de l'irrationnel ?
- peut-être , mais ce qui importe c'est de savoir si la dialectique entre ces cultures se rompt et si l'une d'elles tend à l'emporter. a force de lire les messages dans lesquels nous vivons j'ai acquis la conviction que les signes à déchiffrer n'apparaissent jamais dans les media d'information , presse lradio , télévision ou qu'ils y passent à l'insu des responsables.
j'ai donc recherché le vecteur privilégié et je crois l'avoir trouvén
- L'oeuvres d'art , dit Marie-Avril d'une voix imperceptible. cette fois c'est elle qui racourcissait la discussion. René ferma à demi les yeuxn
- Tu vis avec une sorciére , me dit-il.
Je voulus répondre, elle fut plus vive que moi.
- Je suis peut-être...particuliére , dit-elle , mais cette déduction n'a rien de sorcier. c'est dans les oeuvres d'art que se forme une certaine synthése des acquis. tu ne pourrais pas assimiler toutes les sciences actuelles. ton champ d'investigation est donc nécessairement le lieu où sédimentent les connaissances. c'est l'art , depuis toujours. de plus il est essentiellement soumis à des contraintes rationnellesn.
- tu pourrais même dire "prisonnier d'un carcan de régles dites rationelles" l'interrompit-il.
- je suis d'accord avec toi. mais celà ne change rien car c'est en lui que tu décéle probablement ce fameux point de rupture.
- l'art prédit la société , dis-je à mi-voix.
- il en a rendu compte en la résumant jusqu'a maitenant , dit René , et je pense qu'il commence à la prédire. et c'est bien ce qui me fait peur.
***
J'ai béquillé grondeuse devant la galerie de la cathédrale. le métal brûlant craquait encore , je me suis senti les jambes trop légéres : il faudrait payer la facture énergétique top où tard.
Il était un peu plus de midi mais Caroline m'avait apparemment consenti quelques minutes supplémentaires pour m'introduire chez son guru. C'est ainsi qu'elle semble le considérer. comme toujours j'admirais cette jeune femme discréte dont assez peu de gens savaient qu'elle était capable de mener à bien les expertises les plus difficiles dans son domaine ou de préparer des négociations et des successions qui faisaient la une de notre presse capitaliste et pourrie...
- Vous allez toujours aussi vite ? me demanda-t-elle avec un zeste de sourire.
- Si celà pouvait me permettre de vous ratrapper , ais-je paré. mon destrier est le votre , quand vous voudrez.
- Quand je pourrai m'offrir des désirs irrationnels , soupira-t-elle , je vous ferai signe. Il est dans son bureau , il téléphone.
- Comment est-il ?
- Vous le verrez bien, personnellement je le trouve un peu ... agité.
- N'est-ce pas simplement son tempérament ?
- Je sais faire la différence , vous savez. Ca ne ressemble en rien aux problémes que je... que nous avons résolu.
Tel était donc le motif de son désarroi : René avait un problème à porter en solitaire.
Sur ce il ouvrit la porte de son bureau et me fit entrer dans ce que j'ai baptisé l'archipel dés ma premiére visite. Une succession de petits coins de travail et de contemplation ,aparemment jetés là, au hasard des trois piéces en enfilade, par les vagues de sa perpétuelle et fébrile créativité.
***
- Il y a du nouveau !
- Je m'en doute , fis-je. Helena t'a imité pour me faire comprendre combien tu étais impatient ...j'ai lu ton mot.
- où étais-tu donc ? et Marie-Avril ?
Je feignis l'irritation. - tu en sais peut-être plus long que moi sur ses déplacements ?
nous avons éclaté de rire , l'amour qu'ils se portent est notre sujet de plaisanterie et quelque chose qui me touche profondément.
René se cala profondément dans un pouf informe qui produisit un chuintement d'air soufflé. L'éponge domestique géante se moula autour de lui.
- tu te souviens de ma théorie de la déperdition ? me demanda-t-il , sans paraitre attendre de réponse. il avait en effet élaboré quelque chose de savant et compliqué , partant des théories de l'information et de la perception esthétique et proposant des modéles pour décrire la "tension mentale" d'une oeuvre d'art , d'une famille d'oeuvres et même d'un secteur entier de la création.
- Tiens-toi bien , enchaîna t-il , j'ai esquissé une table de données et c'est dans ton secteur qu'il se passe quelque chose.
Celà me rappela un petit homme noiraud , jacques attali , au secours de qui j'étais venu à Genéve. Le titre de sa conférence " les stratégies de la prise du pouvoir" m'avait intéressé et d'autres ont eu l'occasion, semble-t-il , de les vérifier par la suite, dans les années 80. Il m'était apparu comme un intelligence de type spéculatif , froide , démontant et remontant les modéles mathématiques qui fondaient son exposé. Naturellement il s'était trouvé un universitaire local pour tenter de le coincer sur le terrain de la morale si utile aux banquiers de la ville et je m'étais amusé à enrayer la mécanique simpliste de ses attaques. Par la suite je suis tombé sur son livre "Bruits" dont j'ai particulièrement aimé la préface.
- Attali , dis-je. "Bruits".
- Nous parlons bien de la même chose , dit René dont la mémoire fonctionne avec une rapidité rare. "la musique préfigure le monde." Je n'aimerais pas devoir utiliser un mauvais jeu de mots pour te parler d'une musique qui défigurerait le monde... ou qui pourrait en altérer le facteur de réalité.
Je le regardai attentivement , il était trés sérieux.
Chapitre (((( 4++))))
Dans les terres de CHAOS.
- Toi ?
- Chuut.. ne bouge pas..
Le pan entier d'un dictionnaire s'effrita brusquement. Les arrêtes tranchantes des mots dessinérent un arc descendant. Il me sembla être sur la trajectoire. Je criai. Une énorme bulle de sang sortit de mes lévres. C'était le soleil ou un miroir tournoyant. Les forces se heurtérent, quelqu'un frappa un grand accord à coté de moi. Je sentis les doigts de ma main droite se distendre : c'était hors de portée. Alors que les mots se déconstruisaient encore en brûlant je fis un pas. La voie réapparut, semblable à un tranquille chemin de campagne.
- Toi ?
(....envol de gestes sur silences colorés)
La présence roula en échos saccadés. A chaque retour je vis la chose se dessiner devant moi , de moins en moins crédible à mesure que les sons diminuaient. Un sourire sortit du sable et s'y enfouit à nouveau. Les mots vinrent de derrière moi, cette fois.
- Reste immobile. Autant que tu peux.
Je ne me retournai pas. A l'Ouest un peintre ambitieux entreprit d'imaginer un ciel Renaissance , à trois jours de marche. J'ètais certain que tout près il se composerait de milliards de ces paesina que j'affectionne, petits personnages gravés dans le chaos des pierres. Une boule de lumière m'explosa à la figure comme une gifle et partit en tonnantes cascades vers la vallée. Le vent tirait les couvertures de mon lit , je me retrouvai nu dans la tempête, les Folies défilant au-dessus de moi avec leur bouche de nuages. Quelque chose qui devait ressembler à une griffe me tira le cou en arrière. Je réalisai que mes cheveux venaient de pousser subitement et que l'air s'emparait de cette longue lanière vivante. Mille vipères des sables crissèrent venant de la profondeur , du rouge au violet. Mille? Pourquoi mille..Une valse à mille temps..Un Reich de mille ans, Mille et une nuits : je reconnus ce vieux symbole des doigts multipliés. Une entité en moi connaissait ces phénomènes. Je pris conscience que le rythme des rafales contenait une forme , un message distordu qui tentait de passer. Perdue dans le tonnerre coloré un formant luttait, vers la surface.
- Ne prononce pas Son Nom. Ne prononce pas de Noms.
- Qui ?
(Baillon de sable mâché ?)
- Celui qui est dans les paesina , entre autres. Ne Le pense pas trop fort.
- L'éclair ?
- Oui, appelle-le ainsi. C'est toi qui l'a déclenché. D'une certaine manière tu gouvernes chaque phénomène ici.
- Ou aucun !
- C'est identique , nous sommes sur les terres de Chaos.
Un muscle se noua dans mes épaules mais rien ne vint. La présence fit écho à mes pensées.
- En effet, je puis Le nommer.
- Mais pourquoi ???
- Je suis "derrière" toi. Pas seulement physiquement. Je m''arrange à être dans ton "ombre", je ne suis pas en résonnance. Tu es l'acteur de cette séquence, tu en recois l'impact et l'épreuve.
- Et tu me guideras ?
- Je te parlerai.
- Tu es moi, n'est-ce pas ?
- Je le suis , pour un temps.
- Pourquoi as-tu hésité avant de parler de séquence ?
- Regarde vers l'Ouest...
Pendant ce qui me sembla être une longue durée je ne distinguai rien. C'était la Toscane je crois, pour le décor. A l'extrême limite de ma vision il y eût des rides qui convergaient à l'horizon. J'accomodai mon regard. Le paysage sauta à mes yeux. Ces chaines vivantes étaient faites de myriades de moines encapuchonnés et d'insectes qui se hâtaient vers ce qui me sembla être une montagne. La gravité de ce monde bougea, se transforma. Une basse naquit et roula dans la plaine. Des pans de monts furent hissés par de prodigieuses énergies. Des collines entières retombaient fracassées, ré-aspirés avec les cohortes de damnés telle que les avait vu le poète de cette terre. Je tentai d'appliquer mes critères. Si ils avaient quelque réalité la chose... les choses qui se dressaient à l'horizon devaient mesurer quelque quinze kilomètres de haut. Puis la signification grotesque de cette éruption m'apparut. C'étaient des lettres. Quelqu'un tentait d'écrire un message gigantesque en jouant avec la gravitation. Il y avait un 'S' très compréhensible suivi d'une érection et d'angles droits..un 'E' vraisemblablement , puis une sorte de trombe dont le milieu gonflé tentait de se scinder en deux.
- Séquence ! dis-je.
(je m'appercus que mon coeur ne battait pas, j'aurais pu respirer sous l'eau.)
- Voici venu le temps de restaurer ton ancien savoir. Il n'y a pas de séquences là où nous nous trouvons. Pas de durée , aucune causalité ordinaire. Le devenir. L'origine. Tout "se peut", rien n'a d'ordre, rien n'est avant ou après. Quelque chose bougea dans ma mémoire. Nous nous trouvions soudain dans l'entrée d'Alien Studios, telle que Marie-Avril avait commencé à la construire. La spirale était là , la lumière montait autour des marches de velours mat , s'enroulait autour du luminoduc, gerbe de rayons invitant à la descente. J'entendis une musique familière. Je l'avais écrite dans une autre vie..son nom m'échappait. L'autre parla plus fort dans ma tête , me faisant ..mal ?
- Il n'a aucune erreur. Tu as recherché le lieu exact.
- Qu'est-ce que mes studios..
- Pénètre ! Descend ! Il rythma ses mots sur trois tons sarcastiques indéfiniment ascendants.
-pé-nètre-des ; cend-pén-ètre ; des...
Je m'approchai de la spirale. Des millénaires avant des hommes banals s'étaient tenus là et avaient discuté sans se presser des meilleures méthodes de percement de l'étage. J'avais enragé. Je voulais que mes plans, ceux de Marie-Avril, vissent le jour comme une mélodie naît quand j'improvise. Mais j'avais fait un faux pas entre les mondes stationnaires : j'tais désormais un non-stable , il fallait tenter de remonter tous ces courants furieux. La chanson odieuse s'amplifia. Je mis le pied sur la première marche et la lumière souffla plus fort, comme une trombe. Je descendis encore et elle se tordit. C'était bien l'hideuse soeur du vent. Je ramassai tout au passage et j'intégrai tout. C'est pourquoi je commencais à plier, retrouvant presque un corps et une souffrance habituels.
Il changea de tactique : il hurla autour de moi avec la voix du vent-lumière.
- Cette musique est à toi. Descend !
Je m'engageai à mi-corps dans la spirale et la lumière rugit plus violemment encore.
- Des statues de sel, pensais-je, - comme ils avaient raison ! D'ailleurs ce n'avait jamais été de la lumière c'était du feu. Je pourrais encore remonter mais quelqu'un m'enfoncait une torche toujours plus douleureuse dans les reins. Je crois que mes habits, ma voix , mes mots et mes pensées me quittèrent en désordre.
-Au revoir !
- Je n'ai jamais vraiment eu besoin de vous !
Je me souvins du signe de l'eau et je devins lisse comme un foetus, éclatant en défaite dans la tornade dont l'immense rire s'arrêta net.
J'étais parvenu à la seconde porte du sas.
- Entre ! Fais vite !
- ( ??...((( oscillations..) ) ) ) )
- Tu as osé. Termine maintenant. Tout de suite.
Je poussai la porte. Le vent du désert m'enveloppa d'une brève étreinte. Là où s'étaient trouvés les grandes unités électroniques s'étendait un désert que je connaissais. La Toscane toujours. Entre les deux dernières configurations des siècles s'étaient infiltrés. C'était une mort paisible , un pays usé. Je ne distinguai ni ruines ni cités-squelette. Pas de miroirs de lave froide : la guerre atomique n'était pas venue. Le monde devait être très vieux comme en témoignait la trop grande étoile qui m'observait.
- Ais-je passé ?
((..???.souffles colorés-)))
Silence.
((( Le vent, hhhh )))
- Pourquoi la spirale ?
- Etait-ce ce que tu attendais de moi ?
Silence toujours, une vertu...
Il y eût des impulsion dans l'air :
((Rien que je puisse traduire :
TRA ((hhhaaa---
O!(hhh) -un goût de métal ?
Résonnances
Ré rêves dzzz
ré- souffle-dièze (ances
ansssss(hhh)
Je me retournai : personne ! Je fouillai dans mon esprit : le Vide. Je n'eus pas le temps de m'affoler : la chose tapie à l'horizon, celle qui avait tenté de lancer un message fait avec le sol et les monts de la planète, "cela" se mit en mouvement. Je retrouvai soudain tout un versant de mes souvenirs intact et recoloré avec une horrible intensité. Le survol de la cote Cangaceiro, O' Cangaceiro, Shaïtane et le soleil de cinq heures en avril. Le mont-blanc. Le Golem.
L E G O L E M !
Horizon Cris
(Cont)repoint
(E) c Uuu me, r i s
(de) L '' ' ' ' e a u
/Winch (son rire grincant-)
Il vint à moi de l'horizon, se détruisant à chaque pas. Des falaises entières se détachaient de son humanité rudimentaire et l'horreur du sens ne se perdait pas.
Une arrête gigantesque formait le nez..ou le bec de la créature. Je me surpris à rire , l'instant d'après je tremblais. Je suppose que dans des circonstances normales (normales?) les ondulation du sol m'auraient touché en premier comme des mascarets de terre mais ce ne fut pas le cas. Il engendra des accords ralentis qui m'étaient vaguement familiers. C'est alors que la présence revint :
- Identifie la !
- Quoi ?
- Cette musique. elle t'appartient.
- Je le crois...j'ai oublié son nom.
- Même cela est un indice.
Quelque chose s'ébaucha dans mon souvenir mais il y avait aussi un ennemi qui luttait en moi. Et avec autant de désespoir que j'en ressentais. Je prononcai un nom puis il se déconstruisit sous mes yeux, gelé toutes ses lettres mélangées. Le vent, appréciateur, ricana quelque chose à propos des noms ultimes aux milliards de clefs. Je recommencai et reculai juste assez vite pour éviter un sabre tranchant l'air devant moi.
La chose avait approché. Curieusement je ressentis que derrière elle se tenaient l'ombre et la fertilité. La vie revenue. Peut-être le Golem était-il le Temps qui revenait m'effacer, récrire cette triste aventure? Je cessai vite d'avoir de lui une vision exacte : il serait bientôt sur moi. Je distinguai déjà mieux les jambes , montagnes en marche , que la tête devenue petite, trop haute. Il escamota la grande étoile. J'étais exactement sur sa trajectoire..s'il en avait une. Et son ombre s'étendait.
Puis les énergies accumulées trouvèrent le chemin et "celà" explosa.
Comme une libération. J'ouvris une porte dans l'air et je me vis avec Marie-Avril devant la future spirale.
- C'est le sas le plus important, lui disais-je, je veux que celui qui pénètre dans ce lieu éprouve le sentiment de descendre en lui, comme dans une caverne pleine de dangers, dans sa plus profonde conscience.
- Et la lumière viendra d'en bas, me répondait-elle.
Ses mots flottèrent dans l'air sur le pont Wenceslas et les fantômes de pierre me dirent leur secret. Je levai le bras et "Ombre" déroula ses grands plis sonores. Les accords qui venaient étaient les pas du Golem..mais je tenais la clef.
Les pans monstrueux qui formaient sa jambe s'élevèrent très haut dans le ciel pour retomber sur la région où je m'étais tenu. Trop tard ! Je n'avais plus peur. Je fixai la base noire du roc qui tombait droit sur moi. C'était un trou d'ombre. Avec une voix que je ne m'étais jamais connu je rugis de joie, une longue note qui me déchira la gorge et monta dans les stridences.
Les eaux se levèrent et me suivirent, nous nous envolâmes vers la base du roc, tache noire qui grandissait.
***
- Bienvenue !
Il est temps de défaire ce qui a été mis en oeuvre.
Je regardai l'homme devant moi : c'était René. Je n'ai pas été surpris : je m'attendais à ce qu'il tente une jonction.
L'endroit ressemblait.. à un point d'orgue : tout était suspendu, gelé, provisoirement stoppé. J'éppellais les notes, du grave à l'aigu : la,ré,fa / si, mi, sol..
- C'est un point d'orgue, dit René.
- "Ombre" dis-je à mi voix.
- Oui, c'est "Ombre" dit-il, tu te souviens de ces barrières dans le Pacifique ? Tu viens de passer la première.
Je l'examinai attentivement. Il avait l'air d'un intellectuel en vacances. chemisette, sandales, teint bruni par.. quel soleil?
- Je suis là comme l'on m'a pris, sourit-il, tu as toujours pensé à haute voix et ici plus qu'ailleurs.
- Est-ce que je te rêve ?
- Tu ne me rêves pas, tu me penses. Laisse moi revoir avec toi la séquence dont tu sors.
- Je croyais qu'il n'y avait plus de séquences ici ?
- Il n'y en a plus, si tu veux, en ce qu'elles ne se suivent pas et que tu ne pourras jamais définir un ordre dans leur apparition. Il n'y a pas d'avant ou d'après.
- Le Golem est dans celle d'avant !
- Quest-ce qui te prouve que tu ne vas pas retomber justement dans celle-là quand nous serons interrompus ? Par rapport au temps nos discours ne peuvent être que contresens. Peu importe, écoute-moi : les séquences ont une sorte de capacité ou d'espace actif limité. Quand elles se "remplissent" d'évènements elles craquent. Comme des bulles. Et l'on tombe dans n'importe quelle autre. Il y a ici une certaine stabilité
( du tranchant de la main il déchira une couleur qui se reforma aussitot)
- mais ce n'est pas un indice sûr. Est-ce que tu as compris le sens de tes premières images ?
- Je le crois. Sinon je n'aurais pas passé cette barrière. La spirale est le symbole de la descente en soi -à de grandes profondeurs. Je ne saisis pas le Golem.
- Le Golem n'est qu'une observation que tu as fait dans le réel ordinaire et que n'importe qui peut faire d'un avion, à la bonne heure, par bon éclairage. Dans ce dernier cas il ne joue aucun rôle si ce n'est de t'obliger à éclater "en ta vérité".
- La musique..c'est "Ombre" !
- Bien sûr. Tu as dessiné le paysage de ton épreuve.
- Veux-tu dire que nous sommes ...
- A l'intérieur d'une partition ? Bien sûr. Mieux :tu es dans le monde d'"Ombre". A toi de savoir où, ce que l'oeuvre veut dire et le sens de cette épreuve - si il en est un - par rapport à ta quête.
J'étais annéanti. L'image d'un micro-temps que j'habiterais comme une bulle , ballotté dans un monde dont j'aurais été le créateur absolu me parût insupportable et ridicule.
- Il n'a pas de ridicule , dit René en me considérant gravement.
- N'oublie pas ma situation. Je suis prisonnier quelque part d'une image, dans un livre. et je n'ai que toi pour me délivrer. Nous devrons aussi rechercher celui qui a lancé la pierre dans la mare ? Tu te souviens?
je me souvenais. Et je ne lui dis rien de Marie-Avril ni de Leonora. Quelque part au delà des galaxies un bras monstrueux devait s'élever dans une lenteur éternelle. Le point d'orgue ne durerait peut-être pas longtemps. Qui sait ce que nous venions de brûler comme éternités ? Des cycles? Des éons ? Et ce bras était le mien agressant un inconcevable orchestre. Il fallait absolumment que je sache en quel point de la partition nous nous trouvions pour tenter d'en reprendre le contrôle... dans la mesure où l'oeuvre elle-même se dérouylait encore dans le temps. Et ne plus subir cette mer des possibles.
- Ce ne sera plus long, dit René, Regarde !
Il sabra l'air d'une longue balafre violette qui vira au noir et ne se ferma pas.
- J'ai eu le temps de te dire l'essentiel. Il te reste une chose à trouver : pourquoi la spirale ? Songe à la mer !
J'ai voulu me lever et aller vers lui mais il était trop tard.
Je respirai les embruns de la côte , le vent chassait vers moi le cri aigre des mouettes. Je regardai toute chose avec des yeux de loup : une maison abandonnée sur les rocs , les écritures éphémères des dunes de sable, la mer qui fonce au sortir de la crique, j'étais revenu à l'un de sîtes de sécurité, et pourtant... finie la tranquillité.
Le point d'orgue était terminé.
***
version 22:02:83.
**- Le Surfeur du Chaos -**
Chapitre (((( 5??9 ))))
Forêt des Ombres
Il fallait gravir la montagne pendant une heure. Ce sont des sentiers escarpés : même 'La Rouge' haute sur roues n'y passe pas. Je l'ai laissée sur ula dernière colline possible et j'ai marché.
Aprés le deuxiéme alpage un étroit sentier raide mène à l'orée de la Forêt des Ombres, la Haute Forêt des Ombres.
Elle est habitée.
C'est là que vivent mes morts. Ceux que je révére, ceux que je crains. Ceux dont je prends conseil.
Et ceux que j'ai aimés. Que j'aime toujours du même présent. C'est là que je retrouve le fondateur qui bat les rythmes de la joie, celui qui a traversé les années de glace avec moi.
Et là que règne véritablement la princesse Shaïtane dans son incarnation présente : Shaïtane la rousse, héritiére du titre d'Ombre de la Forêt des Ombres.
Il y a un léger déplacement d'air : elle est venue me rejoindre. C'est son univers naturel son environnement. Elle s'intègre aux arpèges d'automne jaunes ors et bruns, aux tapis de mousse ,aux fougères ,à la foule des aiguilles de pins.
Elle sait utiliser les ombres. Un autre bref souffle : elle n'est plus là.
J'observe les premiéres allées irrégulières des arbres, déchiffre les signes connus de nous seuls.
Voici les gardiens : deux arbres proches l'un de l'autre et qui forment une parenthèse. Ils se tordent comme des serpents en s'élevant vers le ciel.
Je dois franchir cette porte et comme chaque fois je le fais en les saluant et en les respectant.
- Je vous salue, gravisseurs de ciel. Je vous demande l'entrée en ce lieu. Je suis peu de chose et je le ressens. Acceptez-moi et laissez-moi faire partie un instant de la Forêt des Ombres. J'ai besoin de renaître.
Ils frémissent une approbation, loin au desus de ma tête.
A la limite du regard une fléche sombre se décoche d'elle-même.
Shaïtane revient, surgie de nulle part. Elle foule une sorte de silence. La Sorcière rit d'un bref éclat de ses dents blanches. Elle a ses yeux d'or liquide.
Nous allons et la Forêt s'éléve.
Le géant abattu nous barre la route.
- Combien de regrets...
((((((.(())...))))
- Mais je participe au cycle de vie
((((.?)
- Il n'a plus de voix dans mes branches...
( ?....)))))
Où est allé le murmure ?
(!!!!!!)))?)
- Je reviens vers vous, attendez-moi.
((...hhhhhh..?))
- Attendez quelques saisons, je m'éléverai à nouveau...
('..'))
Depuis un an les voix qui émanent de lui égrènent cette litanie-variation. Je m'approche : quand le prochain hiver viendra il ne sera plus qu'un grand tronc noirci constellé de mousse. Une part de lui déjà retourne à la forêt. Comme chaque fois je lui enléve doucement un fragment de l'une de ses branches et je la dépose plus loin, jamais au même endroit, pour participer à sa renaissance.
Et il m'ouvre le chemin. Nous sommes dans la clairière de la Haute Forêt des Ombres.
Je percois le "son" de la forêt. Bien autre chose que les murmures-bavardages de violoncelles de mon ami Richard.
Il ruiselle des hautes branches, il plane autour de nous entre les troncs. Le sol d'aiguilles l'absorbe. C'est un bruit de silence qui revient, éternel.
Des grappes de champignons tachent l'endroit d'étranges couleurs : chair jaune, chair rougie, brunie. Il y a un groupe presque violet et une famille de corolles noires qui se découpent sur des massif de petites perfections géométriques vert sombre. A la base des troncs s'ouvrent des bouches de bois.. pour un cri gelé, éternel.
A notre gauche la clairiére donne sur une blessure de la montagne.
Elle débouche sur un à pic.
Un voleur audacieux pourrait tenter sa chance vers la plaine, dans le couloir qui se dessine entre les pins. Il survolerait de justesse les déchirures aigües du roc, il glisserait vers la vallée.
Je contemple le monde d'en bas..l'ailleurs.
Il y a des couches bleutées de brume qui s'entassent sur la plaine. Je ressens une impression d'eternité, comme l'autre fois :la mer allée avec le soleil.
C'est une tonalité d'adieu, il y a un peu de mélancolie qui tourne dans l'air et beaucoup de paix.
Mais des noirceurs menacantes se lévent à l'Est. Je les attendais : elles envahissent le ciel pour rendez-vous fixé.
Je fais naître un accord mineur. psalmodié, lent. Il m'évoque mon destin. Quel sera-t-il?
Ombre de la Foret des Ombres me montre le chemin. Je pourrais rester, devenir éternel dans ce lieu hors temps. Je la suis.
L'accord mineur développe ses propres demeures et la forêt se modifie progressivement. J'abaisse mes barriéres, je me débarasse de mes savoirs : je suis sans rien , nu, elle devient ma partition. Ou moi son instrument.
Je pense une note grave qui roule dans le lointain. Je contemple ce grand orchestre dont les forces sont encore contenues. Je lui demande une mélodie lente et infinie, entrelacée, pianissimo, qui se déplace avec nous.
Nous sommes maintenant un opéra...un vrai. Les forces de la musique se préparent à une confluence unique, nécéssaire.
Je me laisse emporter par ce courant.
Nous parvenons au défilé qui s'étrécit entre les rocs, au bord supérieur de la forêt.
Quelques pas encore et nous serons proches du lieu légendaire entre tous : Centremont !
Un arbre foudroyé se dresse à cette frontière et m'avertit: je l'ai nommmé "les sortilèges de Miel". Miel fille de Chaos dans une autre histoire.
Je contemple l'être emprisonné. Comme le compagnon de Virgile je devine les fortes et musculeuses épaules qui se tordent prises dans le bois.
Quel fut son crime ?
A la limite de l'autre monde il y a des pierres amassées en foyer, quelqu'un à fait un feu avant de partir.
Car jamais je ne rencontre âme-qui-vive dans la Haute Forêt des Ombres.
Nous n'y trouvons quelquefois que l'écho d'une présence.
A jamais il n'y aura que Shaïtane la Rousse.
Et moi.
L'accord implacable pousse des racines dans l'air et dans la terre. Les nuées noires venues de l'Est sont arrivées.
Voici les forces mes amies. Il y a celle-qui-fait gravir, celle de la transformation, il y a peint dans les nuées les visages de la mouvance et de la destruction pure, celle qui joint Ciel et Terre d'un arc de feu, celle-dont-la-voix-gronde, je vois les Folies dont les bouches crachent des brumes tumultueuses, je reconnais les Raisons qui décident du sort des forêts,le cortège des élémentaux...
Le vent frange le son de trilles hurleurs, comme la mer se déchire sous les rafales.
Les basses de la colonne sonore grondent en un rythme resseré. Je change de vision et je retrouve les réseaux familiers dans le ciel. Les nerfs de la planète. L'espace est noir comme le vide et les nuages me paraissent luminescents. Les réseaux brillent et se déforment.
Quelque chose vient que je ne crains pas.
Shaïtane la rousse s'est arretée. Elle frémit, immobile.
Nous nous rapprochons.
Cette terre déjà méconnaissable vomit son électricité.
Le grand treillis dans le ciel se tord lentement au rythme de l'accord évoqué.
Je déchaîne alors toute la puissance de la musique qui m'habite.
Mes basses tonnent aux quatre points cardinaux et je les organise en rythmes-échos qui vont d'un pays à l'autre. La litanie du géant, la mélodie infinie de la forêt, la rage de Fenris, tout agit sur tout. Le motif implacable de ma venue domine cette tempête des intentions de laquelle je n'ignore rien.
Je recois le grand Enseignement et ma musique devient juste. Elle sera donc terrible.
Les motifs et les masses sonores indissociables maintenant de la forêt qui vibre s'écoulent vers l'estuaire.
C'est ainsi que toute musique doit finir. Les bouches de bois libérent leurs cris pétrifiés et participent à la clameur.
Clameur de la terre et du vent.
Grande voix de l'adieu , c'est peut- être moi qui chante de cette voix impossible ? Jadis en rêve mon chant s'est fait aigu et les eaux noires du fleuve se sont élevées entre moi et mes ennemis.
Dans ces derniers instants c'est à la Terre et à l'Air que je parle. Je leur dicte mes conditions en une trombe furieuse dont les murs de noirceur s'élèvent autour de nous.
Tout s'assemble dans l'impossible présent.
Je parle au feu également car avec lenteur la foudre descend vers nous et nous enveloppe.
Nous la suivons.
****
Je tombais dans une noirceur plus atroce que le vide. Vide polychrome, fulgurances, persistance d'un accord mineur, trainées réverbérées de mes gestes.
Je m'appercus que Shaïtane la rousse avait repris son aspect de démone. Je m'appercus aussi que je pleurais.
Je me suis laissé aller. Pour accepter cet avatar raté. Ce monde où je n'avais plus ma place..où je n'avais jamais existé.. exité seulement.
Je me sentis condamné à l'éternité d'un enfer sans références , à devenir un point sans autre dimension que le chagrin. Puis les choses se mirent lentement en place. Ma vision s'accomoda et je me sentis capable de relire plus ou moins correctement la trame complexe dans laquelle j'avais évolué.
Je m' extirpai de mon siége et j'actionnai le contrôle moléculaire de l'habitacle. Les parois de la capsule lentement devinrent transparentes : j'étais enfermé dans un énorme cristal, à quelques centaines de métres de la Haute Forêt des Ombres.
Elle brûlait !
Mon coeur se serra et presque simultanément j'en fus heureux. Il n'y aurait plus de Haute Forêt des Ombres. Mais il n'y avait plus de Fenris.
Je n'aurais pas du le prendre si mal, j'avais payé le seul prix possible aprés ce dernier combat : ne plus être. Rien n'avait existé. Fenris le voyageur n'était pas venu. Et ...moi non plus.
Il y avait René rendu à sa recherche. il y avait à nouveau les yeux transparents de Marie-Avril, il y avait cette version du monde et cette version..de moi-même.
La certitude tomba comme un couperet : je n'en faisais pas partie.
J'ai détourné les yeux : quelque part dans les contrôles d' O' Cangaceiro une courbe m'a signalé par sa lente évolution que l'appareil s'était de lui-même ajusté en semi-déphasage.
Je reviendrais.
Peut-être.
***