Par un pluvieux vendredi soir de la première semaine d'octobre 1966, à Genève, un jeune homme déposa dans une boîte aux lettres du quartier de Rive une assez volumineuse enveloppe adressée au quotidien genevois le "Journal de Genève". Au moment d'insérer le pli il parut hésiter un instant puis haussa les épaules et le laissa disparaître dans la bouche noire.
Dommage qu'aucun détective culturel Chesterton: Un nommé Jeudi, postule l'existence) ne de détectives culturels aptes à déceler les troubles) se esthétiques en puissance!) soit posté en ce lieu à cette heure car il eux^t sans aucun doute décelé la querelle idéologique naissante voire l'intention pamphlétaire et Genève, au contraire de la France o| l'anathème se profère avec violence et chaleur, est une ville o| l'on se doit d'enrober d'une politesse de glace les mauvais sentiments que certains peuvent vous inspirer, ce qui ne va point sans tensions accumulées, mauvaises pour le coeur et l'humeur.
Ce jeune homme n'était autre que le signataire de ces lignes et le contenu de son message rien de moins qu'une attaque frontale contre le chef d'orchestre genevois Ernest Ansermet, attaque que l'auteur remettait aux bons soins de Walter Weideli alors rédacteur des pages littéraires du Journal et de l'humaniste bien connu Olivier Reverdin qui assumait également la fonction de rédacteur en chef du quotidien.
L'article parut, ce qui demeure étonnant lorsque l'on pense à son contenu et aux parentés que la plupart semble reconnaître entre le Journal de Genève et l'establishment. Peut-être venait-il à son heure et peut-être tombait-il sur un juste juge de la situation. Il fut publié à titre d'information ce qui apr<s tout correspond au rôle de la presse dans notre société.
Il fit du bruit ! Roger Aubert , personnage romantique et redoutable, alors Directeur de la Radio Romande, appela l'auteur dès le lendemain de la parution et lui conseilla de "faire ses valises" (sic) ce à quoi il ne put ou voulut se résoudre. Il y eut également des gens satisfaits et qui le firent savoir. Mais que contenait ce texte de si explosif ?
Intitulé "Pour une politique de la Musique" Le Journal de Genève, supplément littéraire no 253, ) sa 29/30 octobre 1966. )première partie titrait "Constat d'une certaine faillite", l'auteur ayant probablement hésité entre cette version et celle de "faillite certaine". Curieusement, il partait d'une remarque d'un Genevois fort connu, Jean-Daniel Candaux, qui avait publiquement remarqué, dans les colonnes du même quotidien, la disparité excessive existant dans l'aide que les pouvoirs publics apportaient alors à l'OSR et à la musique contemporaine La proportion entre les institutions était d'environ ) et de 1% du budget OSR pour la musique contemporaine, après ) il 17 ans elle serait environ de 2%. ) concluait philosophiquement que ceux qui font la musique contemporaine se heurtent aux mêmes difficultés que le jeune Ansermet quand il faisait l'O.S.R. !
Le texte en question, occupant pour sa seule première partie une pleine page du Journal, réglait rapidement le sort de "certains responsables" des programmes, montrant entre autres considérations qu'ils étaient soumis aux décisions autocratiques d'un "seul homme" . Ansermet bien entendu! ) Il considérait que l'orchestre in corpore n'était pas en majorité hostile à un renouveau de ses programmes mais qu'on "ne pouvait lui reprocher d'ignorer ce qu'on l'empêchait de connaître". Il précisait qu'il ne s'agissait pas d'une querelle esthétique mais bel et bien d'une question de survie pour une génération de musiciens. Or toute une génération de musiciens, justement, avait été détruite ou mise au pas. De fait le recul montre déjà que dans cette période il n'émerge pratiquement aucune figure à Genève, dans la culture officielle, comparable à ces esprits nouveaux qui apparaissent dans toute l'Europe de l'Ouest. Ansermet, en suite du virage esthétique qu'il a effectué, a barré la route à la musique nouvelle, avec bien peu de tolérances, comme Berg dont l'attachement à la tonalité avait su gagner son coeur. Stravinsky et Bartok n'étaient plus des modèles à suivre et de plus ils n'étaient pas suisses! Ainsi vit-on se développer, à l'ombre du grand homme, ceux dont la pensée était "conforme", les autres étant rejetés dans les ténèbres extérieures. Oh! la dictature n'était pas exercée très explicitement et elle l'était en bonne partie par la garde prétorienne d'Ansermet ( cette sorte de pouvoir inévitable autour du Pouvoir ) , mais dans la pratique ce fut le goulag pour les non-alignés, Ansermet ayant (peut-être..) trouvé son Jdanov en tel et tel musicien ou philosophe, sans parler des musicologues dont chacun sait qu'ils n'existent pas par eux-mêmes en dessous de la cote Danielou. Bref, il sera bon pour de plus amples renseignements de se reporter à ce numéro 253 du 29-30 ocobre 1966 du Journal de Genève ainsi qu'à la suite que l'auteur lui donna en développant un plan de politique dite "de la musique".
Le milieu s'agita. Il y eut une réponse d'Ansermet qui n'avait pas pris la chose trop sereinement puis tout retomba dans un oubli progressif et somme toute naturel à la société qui exige de bien grandes forces pour accomplir de bien petits changements. L'auteur quant à lui se souvint d'avoir cité quelque part que le "polémiste était admirable à vingt ans, ennuyeux à trente et obscène à quarante..". Comme il en avait trente-trois il jugea que l'on avait été bon pour lui en témoignant à son texte tant d'intérêt et qu'il était temps de revenir au monde concret des actes par l'écriture et le concert , ce qu'il fit. Jusqu' à un certain soir d'aoux^t o| il se rendit à Bursinel pour un entretien qui se prolongea plus tard que prévu.
Que s'y dit-il, c'est ce que l'on comprendra peut-être à la lecture de ce qui suit.
Correspondance I
Genève le (()) Monsieur Albert-Louis Burkalter
Rédacteur en chef de Repères
Cher Monsieur,
Comme je vous l'ai dit au téléphone écrire un texte aujourd'hui à propos de la personnalité d'Ernest Ansermet - texte auquel le philosophe Jean-Claude Piguet répondrait dans vos colonnes , ne me paraît ni possible ni souhaitable. Piguet s'est intéressé au livre d'Ansermet et c'est à tort que l'on me prête une discussion idéologique avec ce dernier. Je ne l'ai pas connu comme l'a connu Franck Martin par exemple et je l'ai ressenti essentiellement comme un obstacle pour la génération à laquelle j'appartiens. Votre intention comme celle de Mr Piguet m'honorent certes mais que vous dire de valable ? Devrais-je combler l'abîme de temps qui s'est écoulé depuis certains affrontements ? Devrais-je tenter de ré-imaginer Ansermet ? Tant de gens à Genève l'ont connu mieux que moi et je craindrais de vous décevoir.
Croyez-moi, Cher Monsieur, votre très dévoué,
J.G.
Correspondance II
Genève le (()) Monsieur Albert-Louis Burkalter
Rédacteur en chef de Repères
Cher Monsieur,
Merci de m'avoir rappelé. En effet votre idée, malgré les objections dont j'ai fait état, m'intéresse. Savez-vous que je suis allé hier à l'inauguration de la rue Franck Martin dans notre bonne ville de Genève ? J'étais curieux de savoir qui, de notre monde musical, serait présent. Toutefois ce qui m'a intéressé c'est la lecture qu'a donnée Claude Ketterer de fragments de correspondance entre Ansermet et Martin. Le ton m'a plu car il rappelle fort les lettres que s'écrivaient nos grands classiques et romantiques. Plein de respect réciproque, un peu désuet , attentif et complice quant aux idées musicales. Je tiens pour certain que de tels échanges sont le signe d'esprits élevés dans le monde de la création et de la philosophie. Savez-vous qu'il existe à Genève un jeune homme de talent à qui tout le monde refuse la plus petite aide et qui consacre d'innombrables heures à correspondre dans le style le plus classique avec quelques personnes qu'il a élues, pour philosopher sur l'existence des musiciens obscurs et moins obscurs. Quand j'apercois son élégante écriture dans le fouillis de publicité et de circulaires inutiles qui engorge ma boîte aux lettres j'en éprouve une agréable impatience. Quelqu'un parle à quelqu'un..enfin. Bref Martin et Ansermet disaient deux choses intéressantes. Martin: Ce que la musique peut être chose emmerdante (5). (5) Martin remplace le mot par une périphrase très claire.. ) On finit par comprendre pourquoi tant de jeunes vont à la dodécaphonie: ce n'est rien, mais c'est plus propre que ce que les autres font. Et Ansermet, à propos de la Symphonie Concertante de Martin : "J'en suis encore à l'épeler -car la langue musicale moderne a ceci de particulier qu'il faut l'épeler avant de la lire- et je commence seulement à discerner le tout. (...) Vous pratiquez la polytonalité dans le sens horizontal autant que vertical. Mais je suis timoré et votre métier est d'être hardi." Voyez-vous à quel point cet Ansermet est différent de celui qui tente de contrer Boulez en écrivant " Boulez est sux^rement très intelligent, comme on dit, mais ce n'est pas de l'intelligence que dépend dans le cas de la musique la faculté créatrice, mais de la personnalité; et pour le moment celle de Boulez ne se manifete que par sa suffisance et sa prétention "(6). (6) Ernest Ansermet, Op cité, chapitre musique contemporaine. ) Ansermet n'aurait pas pu avoir avec Boulez la relation qu'il a eue avec Martin. Dommage car Boulez est incontestable..de fait et ces esprits avaient quelque chose à se communiquer. Fut-ce l'abîme des générations ou un accrochage épidermique ? Il est vrai que le jeune Boulez lui avait pour toute réponse, balancé en Sorbone un "Merde!" sonore. S'il fallait réenvisager le cas Ansermet, le re-susciter, c'est bien sous l'aspect des rapports humains qu'il faudrait trouver de nouvelles indications.
Vôtre,
JG
Correspondance VIII
Genève le (()) Monsieur Albert-Louis Burkalter
Rédacteur en chef de Repères
Cher Monsieur,
Veuillez me pardonner le délai qui s'est écoulé entre ma dernière lettre et ces lignes : j'en ai rédigé quelques unes mais aucune ne m'a satisfait. J'ai une question à vous poser : Qui s'intéresse aujourd'hui à Ansermet? S'intéresse vraiment? Naturellement nous oublions les amis et les institutions dont c'est le devoir. Mais si un homme ne demeure que dans l'esprit de ses proches et des institutions qu'il peut avoir fondées ou contribué à créer, son souvenir n'est pas suffisant. Ne voyez aucune malice dans cette demande , je me pose simplement une question générale que les gens aiment éviter: par quoi ou en quoi survivons nous à notre temps. Pour certaines figures du Passé c'est apparemment évident. Sachez que René Berger a posé exactement la même question à propos de Mallarmé, à Genève, en soulevant un épouvantable scandale chez les mandarins locaux. La réponse est-elle si atroce que l'on doive se la celer?
Je vous tourne mon interrogation autrement. Vous me demandez un texte sur Ansermet, pour un anniversaire. Cela me pose deux problèmes : comment puis-je reparler autrement que par la narration de ce qui fut entre lui et moi, alors que plus de vingt ans se sont écoulés , que je suis un autre et que le monde est tout à fait autre, avec d'autres problèmes, et qui pourra trouver quelque chose de compréhensible dans ce que je pourrais écrire?
Est-ce d'actualité ? Je ne puis me prononcer.
Le Temps est un grand effaceur. Il fait apparaître le négatif des tempêtes humaines: les ferments et les moissons. Quant à moi si je devais explorer ces recoins du passé je ne le ferais que pour une relecture de découverte. d'Ansermet. Les rôles que nous jouions ont changé. On ne peut plus aujourd'hui parodier les acteurs que nous avons été hier. A propos de relecture d'Ansermet je vous propose une idée: ANSERMET POETE DE L'IMPOSSIBLE.
Qu'en pensez-vous?
Votre,
JG
Correspondance IX
Genève le (()) Monsieur Albert-Louis Burkalter
Rédacteur en chef de Repères
Cher Monsieur,
(..)
Vous m'avez bien compris, c'est des "Fondements de la musique dans la conscience humaine" (7) (7) Les Fondements de la musique dans la conscience humaine,) dont Ernest Ansermet, Editions La Baconnière, Collection Langages, ) je Neuchax^tel 1961. ) parle à propos du poète de l'impossible.
Excusez la brièveté de cette lettre, je dois préparer un portrait "en concert" d'Anton Webern et j'y reviendrai dès que possible.
Vôtre,
JG
Correspondance X
Genève le (()) Monsieur Albert-Louis Burkalter
Rédacteur en chef de Repères
Cher Monsieur,
Je reviens à notre sujet, le Livre d'ansermet. Car ce livre, pas loin de mille pages avec les Notes, non seulement presque personne ne l'a lu - o| n'a pu le lire totalement- mais encore représente-t-il un essai typiquement humaniste ( par opposition à ce que serait aujourd'hui une tentative pluri-disciplinaire) d'allier les forces des divers raisonnements philosophique, musical, physique , politique et théologique dans un essai de "Grand Oeuvre" si fou, si sage, si ambitieux, si...un tas de choses qu'il ne peut être compris que de deux manières: un échec obligatoire ou.. un poème. Vous le savez bien, tous ceux qui tentent d'expliquer le sens de la musique prononcent leur propre condamnation dans la mesure o| ils s'attachent à le faire en usant de tournures sémantiques et non esthétiques. Or user de tournures esthétiques, qu'est-ce, sinon la définition même de la poésie (8) ? (8) Voir à ce propos un classique : Abraham Moles , ) ?Théorie de l'information et de la perception esthétique, ) ? Flammarion 1958. )
Assez curieusement ce sont les philosophes, les théologiens, les physiciens et surtout les mathématiciens qui ont semblé réfuter le livre d'Ansermet. Les musiciens ne l'ont pas lu ou en ont pris les extraits qui les intéressaient. Pendant mes six années de Présidence à la SIMC (9) (9) Société Internationale de Musique Contemporaine, ) je membre fondateur du Conseil de la Musique/Unesco. ) je n'ai pas souvenir que l'un de nos délégués ait parlé de cet ouvrage. C'est peut-être parce qu'il se place en dehors du champ d'action quotidien des musicien de par sa nature de poème humaniste ou d'humanisme poètique. On peut le dire me semble-t-il.
En le lisant ,ne serait-ce que par fragments, par prélèvements, on se conforte dans l'idée qu'Ansermet aura été brouillé plus avec des écoles et des personnes qu'avec les courants d'idées qui lui sont contemporains. En Boulez le vieux lion n'a pas supporté l'existence du jeune coq! Mais cela lui aura caché toute la pensée théorique du Francais, pédante parfois mais géniale.
Hier au soir j'ai re-feuilleté cet Opus Magnum pour y trouver des thèmes qui pourraient être actuels. Le problède la division entre l'homme en tant qu'être économique ou/et être éthique est exactement celui qui sera traité par les marginaux dès les années soixante et qui donnera naissance dans certaines sociétés aux pluri-cultures. Ansermet, homme essentiellement mono-culturel ne paraît pas avoir ignoré cette mutation en devenir.
Le chapitre traitant de la Phénoménologie de Dieu ne me dit pas grand chose, faute de culture philosophique adéquate. Je relève toutefois que l'exposition en page 179 de la notion de perception globale correspond assez exactement à ce qui a été dit par divers musiciens et théoriciens de la forme quant à la légitimité de l'existence dans l'art de formes dont la perception est non analytique. Toutefois la critique du contrepoint sériel est faible car on pourrait l'appliquer à des oeuvres de répertoire déjà complexes en texture ou même à l'Art de la Fugue dont les arcanes ne sont guère perceptibles en tant que reproduction structurelle d'un motif.
Sur la création historique, il y a de fort bons passages dont l'un marque les conservatoires "incapables de montrer aux jeunes musiciens comment distinguer la technique du style" - un problème sur lequel nul d'entre nous ne viendra contredire Ansermet, ou même une réflexion sur la liberté, en tant que problème de la "page blanche devant le créateur", à propos de Debussy.
Se trouvant en désaccord avec la célèbre phrase de Stravinsky à propos du langage musical qui pour lui exprime "l'essence du sentiment" ,Ansermet parvient sans s'en douter ,en critiquant la notion de série à propos du Concerto de Berg, à jeter les bases des critiques qui lui seront, dans le futur, adressées. Il s'y montre en effet incapable de discerner la fonction du degré zéro de l'écriture (10) (10) Voir Roland Barthes, Le Degré zéro de l'écriture, ) et Editions Gonthier, collection médiations, 1953 ) il et Boulez, Penser la Musique aujourd'hui, ibidem 1963 ) n'est pas étrange qu'il ne se soit pas penché davantage sur les oeuvres de Webern. Dans le courant de l'été 1983 j'ai participé à un congrès en Sicile qui regroupait des savants et des créateurs ou experts en esthétique. Le thème était de dégager une pensée interdisciplinaire à propos du phénomène de la création. Pour dire quelque chose de concret aux scientifiques j'ai démontré comment la notion de la série généralisée pouvait parvenir à l'équiprobabilité des symboles, c'est-à-dire au Chaos. Il y avait là ce mythe vivant, le fameux Dirac (11) (11) Je fus très surpris de rencontrer cette légendaire figure: ) et Paul Adrien Maurice Dirac, l'un des pères de la physique moderne, ) de homme que je croyais entré dans la légende et... ) nombreux l'au delà depuis bien des années! ) esprits de qualité. Sir John Eccels,(12) (12) Prix Nobel de neuro-chirurgie, connu par son ouvrage ) toutefois, "Facing reality" ) interpréta mon exposé comme une condamnation de la notion de structure sérielle, en raisonnant de manière assez semblable à celle qu'utilise Ansermet dans son chapitre "Musique contemporaine". Je donne à dessein cet exemple qui met en évidence qu'un monde finit là o| un autre commence .
Le Temps nous a placés de part et d'autre d'une faille qui n'existe peut-être que dans nos esprits. Ginastera mon ami très proche, qui vient de mourir cet été, est ce que j'appelle un Fondateur. Il n'a jamais connu la faille dans le Temps, entre deux mondes, deux cultures ou deux hommes. Ainsi Stravinsky, ainsi Varèse. Les esprits sont parfois ainsi faits. Mais ne peut-on pas concéder à un autre Fondateur le refus d'explorer de nouveaux mondes qui impliquent peut-être la négation de certaines de ses valeurs?
Je vous adresse cette rêverie en toute simplicité: je crois ce que je dis et je pose des interrogations sachant bien qu'être vivant c'est être mobile. Nul n'a jamais pu m'empêcher de poser certaines interogations qui me paraissent nécessaires et nul ne le pourra jamais. Cela me prive de quelques amis, parfois, mais cela me permet de poursuivre.
Et à propos d'interrogation.....
Correspondance XI
Genève le (()) Monsieur Albert-Louis Burkalter
Rédacteur en chef de Repères
Cher Monsieur,
Je m'apercois que dans tout cela je ne puis répondre à votre souhait et donner matière au philosophe J-C Piguet pour ouvrir un débat. Ce serait délicat, il n'est pas musicien et je ne suis pas philosophe. Je sais bien que ces deux races aiment à se parler mais la philosophie de Wagner n'apporte rien et la musique de Nietzsche est mauvaise. Tant pis, c'est décidé : je vous envoie cette correspondance encadrée de ce que j'ai nommé "deux tranches de réalité". Le tout apporte passablement d'informations et constitue le témoignage que je peux vous apporter quant à Ansermet. Car re-susciter un homme n'est pas tenter une éloge de plus, point de vue faussé par la mort,la distance et le cadre cérémoniel, mais tenter de re-créer un contexte, si partiel soit-il. Je suis bien conscient que celui-la est fort restreint et j'accepte l'idée qu'il ne vous convienne pas mais je serais bien entendu ravi de l'hospitalité de vos colonnes.
Vôtre
JG
Autre fragment de réalité arraché au passé :
C'était en aoux^t et je m'amusai à pousser le nez pointu de l'Alfa SS sur la route de la Riviera vaudoise. J'aime ses collines douces couvertes de vigne et ses verts profonds. Des jets d'eau cà et là déposaient leurs gouttelettes sur le pare-brise et par endroit je décelais les parfums des jardins. D'étranges figures vivent anonymes à l'abri de ces grands parcs et j'avais l'habitude de rencontrer chez Martine de Turckheim, à "Fleur d'Eau", des personnages pleins de relief tel Ivry Gitlis le violoniste fou. Quelques années après avoir ouvert contre Ernest Ansermet une polémique qui avait eu son utilité mais qui comme toute chose dans la société était retombée dans l'oubli de la plupart, j'avais eu la curiosité de rencontrer l'homme que j'avais combattu en idées. Je lui avais donc écrit. Pourquoi l'avais-je combattu? Pour dénouer une situation essentiellement. Et mes alliés avaient été des gens de son entourage, Jeannie Hatt mécène discrète aujourd'hui disparue, Madeleine Lipatti, André de Blonay fondateur des concerts du Carrillon avec Roger de Candolle, Willy Kunz ancien administrateur de l'O.S.R, bien d'autres. Tout en roulant je me suis demandé qui de mes futurs compagnons re-créerait plus tard cette situation.. Bah! il fallait avancer, c'était l'essentiel.
Du côté de Bursinel je parvins à un petit chemin grimpant dans les vignes, à la gauche de la route. Je l'empruntai. N'était-il pas curieux que cette rencontre soit la première ? Mais si nous nous étions connus et parlés pendant longtemps mon texte n'eux^t peut-être jamais été écrit..ou il l'aurait ressenti comme une trahison?
Je sonnai et gravis des escaliers sans noter grand chose de l'environnement. Car mon attention était braquée sur l'homme avec qui j'avais envie de communiquer. Je me souviens qu'il m'offrit une tasse de thé et que nous avons parlé de choses banales pendant quelques minutes. Quand nous fux^mes seuls dans son bureau d'une très grande simplicité, l'un de nous, je ne sais lequel, attaqua le sujet, le seul sujet dont nous pouvions parler.
Y avait-il, de part et d'autre de la faille dans le Temps quelque chose, une idée, un courant, une foi qui nous permette de communiquer ? Personne, dit-il, ne peut se vanter de représenter une époque, les Anciens ou les Modernes. Mais nous parlions au nom d'une religion partagée, la Musique, et cela nous autorisait peut-être à jouer ces rôles.
Comme pour de la musique, je ne saurais exactement vous rapporter cet échange avec des mots. J'en fus charmé et intéressé. Le vieil homme voyait le monde comme un chaos croissant (point de vue que je partage soit dit en passant) et il avait choisi de vivre dans l'une de ces citadelles que les civilisations érigent dans le désert. La musique était l'un des lieux sacrés possibles car elle était capable d'exprimer mieux que n'importe quelle autre discipline, (à l'exception des mathématiques qui ne sont pas d'essence humaine) les principes éthiques et esthétiques à l'aide desquels l'homme remonte le courant de l'entropie. Dans le contexte d'une société de masse o| l'individu devient élément du flux, il comprenait l'existence des nuages de Xenakis, des arêtes de cristal de Varèse, les cinglantes discontinuités de Stockhausen et les mondes tourbillonants de la musique électronique naissante. Mais il ne les aimait pas, terrien attaché d'affection aux Rites du Sacre, aux Noces, à l'histoire paysanne du Soldat, à sa terre.
Nous découvrîmes notre éloignement comme notre fraternité. Il n'y avait aucun remède, il n'en était pas besoin.
Quand vint le moment calme du soir, une ombre bleue sur le mur m'apprit que j'étais resté longtemps. Je le remerciai et partis sans savoir que cette conversation serait unique : il mourut l'hiver suivant. Il me souvient encore qu'en parlant le vieil homme avait des yeux de poète.
Jacques Guyonnet
août 1983