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Les derniers instants de la Cité de Calvin
(entretien avec le flux mais aussi quinte minute)


Tu sais, torrent, flux, toi qui passes et toi qui me sais bien, si je devais maintenant plaider pour cette ville, je ne saurais pas quoi dire, je l’aime mais je ne serais pas convainquant, toute ville n’est que la conscience qu’on en a, tu le sais et j’ai envie d’écrire ici sans virgules et surtout sans points, avec beaucoup de parenthèses et mon hypertexte mental car voici que le feu du ciel nous menace et qu’en songe j’ai imaginé ces horreurs alors de quoi puis-je payer tout cela si ce n’est de ma vie, faire taire mes illusions ; cette cité est-elle aimable (mais moi je l’aime encore) cette cité est-elle bonne, meilleure que d’autres ? je n’en sais rien toi l’interrogation toi qui vient me voir dans ces instants de grand transport, je n’en sais rien et je suis tellement tenté de me laisser couleur dans une langue d’univers à la Finnegan, dans soixante cinq langues où me cacher mais il me manque celle du Seigneur et moi je ne crois plus un instant que ce soit l’hébreu ou une langue d’église, tu ne le vois donc pas ? tu me demandes à ta manière de renoncer à ce texte et je le veux bien mais tu es surpris, torrent, Eaux-Vives, pureté au goût de fer, tu es surprise que cette vision me soit venue, ce n’est qu’un vieux bouquin que j’ai lu, je te l’assure, laisse-toi couler le long du, laisse-toi être la promise de la couleur, laisse-toi devenir ce 29 mars puisque c’est notre printemps et que je n’ai pas vraiment de mots je n’ai plus que des images dont toutes les couleurs vont passer au blanc d’archange et c’est mille fois plus que des mots, un million de fois plus si je regarde mes disques et comment voudrais-tu que je fasse quoique ce soit avec des mots ? les derniers jours de la cité de Calvin ? que t’en dirais-je à toi l’impétueux, venu d’aven, profusion méandre, toi le torrentiel, je te nommerai déluge encore contenu, méandres, raz de terre et je sais que cette ville est beaucoup plus que ça, je n’aime pas les protestants, je n’arrive même pas à leur accorder une majuscule et je te dis qu’ils sont enfermés, pompeux, qu’ils ont le culte de la punition et de l’argent, qu’ils ont largement — comme c’est étrange ! — donné naissance à ce nouveau monde qui est un enfer et qui se prépare à nous communiquer son enfertitude, je n’aime pas mais cette réticence ne me pousse pas du tout à te faire l’éloge de mon catholicisme rivière d’enfance, j’ai aimé, c’est très vrai, cette église catholique où ma mère m’avait posé, chapelle des femmes, chapelle des âmes ; tu peux y descendre au tréfonds de toi-même tu y reverras les femmes de ta vie, elle y croyait, elle, elle était cette graine de dévote qu’ils ont su exploiter jusqu’au bout mais jamais ils ne sont parvenu à en faire une fleur desséchée, la nuit je lisais son journal et j’ai pleuré de cette longue solitude qu’enfant jamais je n’avais le temps de savoir, de comprendre et surtout de partager, donner la vie est la pire chose qui soit