Les Angiospermes
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Éditions : La Margelle
Auteur : Jacques Guyonnet
Séance du 260603 comité de lecture
Les Angiospermes V02.9
Une comédie de boulevard en six actes et un post-
lude et six personnages sur toile de fond de fin du
monde.
Allegro vivace (I)
Scherzo II
Andante appassionato (III)
Solo (IV)
Intermezzo
Les Angiospermes (VI)
Bas les masques!
Rôles :
Josefina : Angiosperme no 1, Mexicaine, conquérante et domina-
trice. Maîtresse de Jacques.
Alma : Angiosperme no 2, Mexicaine timide, changeante et sous
l’influence de Josefina, maîtresse de Celcius.
Aline : version femelle de l’Apocalypse sous les traits de la femme
de ménage.
Celcius : jeune banquier tricheur et amoureux des deux
Mexicaines.
Jacques : Rôle du chœur antique mais aussi perdu entre auteur,
narrateur, élu, pourchassé par les Angiospermes.
Monsieur Borgès : Dieu.
Allegro vivace (I)
Le rideau se lève sur un intérieur bourgeois très conventionnel. Ne serait-ce la
grande bibliothèque qui se trouve au fond de la pièce on se croirait dans un trois
étoiles parisien tant le décor est luxueux et anonyme. À droite, Jacques, ligoté et
bâillonné sur une chaise de bois. À gauche Alma et Josefina, deux jeunes femmes
sur un canapé, l’air très absorbé. De temps à autre l’une se lève et vient s’asseoir
sur une chaise placée devant le séquestré, elle croise et décroise les jambes à
intervalles irréguliers, l’autre. Mimiques répétitives, le prisonnier suit attentive-
ment le ballet des jambes. Devant la bibliothèque, sur une petite échelle pliante
un vieux Monsieur armé d’un plumeau traque une hypothétique poussière et parle
dans sa barbe. Le temps passe, regards, exhibitions provocantes, indifférence et
attente. L’une des Mexicaines, se lève d’un bond et désigne Jacques qui se tortille
l’air pas content.
Josefina: Et voila le travail! Du cousu main!
Alma: Enhorabuena! Te pasas manita! Et que vas-tu en faire?
Josefina: Je ne suis pas pressée mais j’ai mon plan. Avoue qu’il a eu une
excellente idée de m’offrir ces cours japonais!
Alma: Japonais? De l’ikébanane? Du sushi de mec? Home Harakiki?
Josefina: Bondage chistosa! Comme tu es sotte! Mes cours de ligotage
japonais réservés aux femmes. C’est super tendance, tu sais et les mecs en
raffolent. Accessoirement ça me permet de régler quelques petits problèmes
de couple... Le programme du séminaire est simple: Pourquoi et comment
attacher solidement un mâle en quatre leçons. Séduction, approches
sinueuses ou directes, saucissonnage et réglage fin. Plus les travaux pra-
tiques et même la maintenance à domicile, (elle Montre Jacques du doigt) le
voilà bientôt déboursé et satisfait. Super tendance je te dis.
Alma: Super tendance, super tendance, ça me paraît surtout supertendu.
(Elle se lève et va tirailler les liens de Jacques qui s’agite et grogne.)Vous
aviez des relations tellement romantiques! Comme tu l’as arrangé le pauvre,
j’ai presque envie de le mettre à l’aise. Mais, toute réflexion faite j’ai aussi
envie de lui donner quelques coups de pieds!
Josefina: Génial! Avec la mode actuelle il va te trouver très pointue. On lui
balance quelques gifles aussi?
Alma: Yporque no? Et un zeste de cravache, ça s’y prête. Nous autres
Mexicaines savons tout de l’art de parler aux hommes! (elle émet un grand
soupir de volupté) Bon, assez plaisanté, je le détache?
Josefina: N’en fais surtout rien, depuis qu’il m’a dit, au Déeffe, que j’étais
une femme attachante j’ai de grands projets pour lui. Non, n’essaie pas de
m’amadouer je suis une fille inébranlable.
Alma: Ce n’est pas tout à fait le terme qu’il utilisait la dernière fois qu’on a
pa-po-té à ton sujet...
Josefina: J’ignore tes sous-entendus, tonta. J’ai des projets, De très grands
projets, pour lui, comme pour toi.
Alma: Je vois ça d’ici. La culture du saucisson sur canapé? Et c’est qui, qui
va le promener? Ne compte pas sur moi, j’ai horreur de toutes les formes de
cryptogamie, surtout quand on les étale en plein air.
Josefina: Rassure-toi. On va commencer par le commencement. Nous et lui.
Alma: À trois?
Josefina: Pas du tout. Que vas-tu penser là? À deux plus un. Ou une plus
deux, c’est selon.
(Alma ouvre de grands yeux, elles brodent un instant sur cette déclaration, Le vieil
homme qui range la bibliothèque consulte quelques titres d’un air intéressé)
Borges: Chattemite, Chantemitre, Chattemitoufle, Chatremitre, Chatterie,
Chatterton, Chanterelle, Chantepitre, Pinkerton, Chantrepoutre,
Chantemouille... Oh! Mon moi! Chantepute, Chanteputre, il y a des trous
dans ces rayons. On avait pourtant bien spécifié que celui qui mettrait en
ordre la bibliothèque de M. Babel verrait la solution de l’énigme.
Chantefoutre, Chantermont, Chantremont, Chantiflore, Ah! Quel désordre.
Ça me rappelle la création du monde! Chantilly...
Josefina: Monsieur Borges?
Le vieil homme paraît ne rien entendre, il poursuit son inventaire.
Josefina: Monsieur Borges? Allô la lune, ici la terre!
Même jeu, Borges reste sourd. Il souffle sur une reliure et éternue discrètement.
Josefina: (elle prend sa voix de commandement) Monsieur Borges? Vous
sortez de votre nuage ou j’envoie mes légions?
Borges: Madame? Quel honneur! Vous me parliez?
Josefina: Si peu! Votre inventaire, c’est très bien. Vous ne pourriez pas le
faire à un autre moment?
Borges: Le dresser Madame, les inventaires se dressent.
Josefina: Ah bon? Comme les hommes alors. Pourriez-vous remettre ça?
Borges: Le remettre où Madame? Sur un rayon?
Josefina: (excédée)Le remettre à plus tard, nous sommes très occupées.
Borges: Oh? Je vois. Et lui (il désigne Jacques)il est très occupé aussi?
Josefina: Je veux! (rires) Monsieur Borges? Allez donc é-pou- sse - ter
quelque chose dans la pièce à côté! Vous dresserez cet inventaire plus tard.
Borges: J’aimerais bien Madame, mais je dois impérativement finir ce tra-
vail avant l’arrivée d’Apocaline.
Josefina: Dapoquéquoi? D’Aline? C’est qui celle-là?
Borges(À la cantonade) Elle ne comprendrait pas. Je vais traduire. (Il se
penche vers Josefina et articule lentement)La femme de ménage Madame,
la femme de ménage.
Josefina: (Ala cantonade) Ces Français, avec leur manie de la soubrette
érotique! Enfin, pour le moment ça n’entre pas dans mes plans. (À Borges)
Alors, pas à haute voix Monsieur Borges, pas à haute voix votre inventaire.
Dressez, mais en silence.
Alma: Elle balaye pas devant ses tacos celle-là! La maison résonne encore
de ses cris et bruits de bottes.
Josefina: Nous sommes tellement occupées, Monsieur Borges, vous n’en
avez aucune idée. Je compte sur vous.
Borges: Oui Madame, je vois. Comptez, d’ailleurs je pense avoir bientôt ter-
miné. Parce que moi aussi je compte.
Josefina: Ah? Bravo! Je ne vous demande pas ce que vous comptez,
d’ailleurs qu’est-ce que ça changerait de terminer plus tard, eh? Je vous le
demande!
Borges: Pas grand-chose, Madame (Ala cantonade) La fin du monde,
somme toute, pas de quoi en faire un fromage depuis que les hommes la
mitonnent. Je termine le compte des neuf milliards de mon Nom, dans la
bibliothèque de M. Babel.
Josefina: Vous allez me trouver insistante mais nous sommes très, très, très,
très, très, très O-CU-Pées, Monsieur Borges. Un souffle, un rien une secon-
de de distraction et l’œuvre d’une vie entière disparaîtrait. Vous me suivez?
Borges: Je vous précède Madame. Comptez sur moi. Si je saisis bien votre
pensée vous êtes très O-CU-Pées toutes les deux! Et lui, (il désigne Jacques)
il est très, très, très O-CU-Pé. Il est, comment le dirai-je? Retenu par des
obligations...
Josefina: Indépendantes de sa volonté.
Borges: Et, à ce qu’il me semble, il a tout son temps. Il n’est pas pressé.
Josefina: Pas du tout, enfin, par nous, mais à peine. Juste ce qu’il faut pour
assurer une attitude sexuellement correcte et la justesse de ses opinions.
Borges: Je vois ça d’en haut! (Ala cantonade)Et à propos de justesse, il me
fallait un juste témoin, ce Jacques fera l’affaire, si ces furies ne le dévorent
pas avant l’arrivée de ma visiteuse.
Josefina: Vous avez tout compris. Merci, M. Borges, Merci. (Elle revient
vers Alma)Et maintenant?
Alma: (Sur trois notes de Bécaud)Que vais-je faire?
Josefina: Très drôle. Dis plutôt qu’allons-nous faire? Jacques ne va rien
faire du tout. Je l’ai gratifié de «l’étreinte aimable des matins calmes».
Alma: Quéééééé? Encore une chinoiserie?
Josefina: The art of bondage ma chérie. El arte de amarar a un hombre.
Viens! Faisons ensemble le tour du propriétaire. Il a les mains attachées dans
le dos avec un système de boucles indiennes.
Alma: Céquoiça?
Josefina: C’est efficace, subtil et un rien malicieux. Tout ce que j’aime. Ses
cordes ne sont pas serrées mais s’il a le malheur de bouger les nœuds se ten-
dent, le harnachement se resserre et sa conception de la femme devient tout
de suite plus... Intelligente.
Alma: Tu lui as expliqué tes raisons au moins?
Josefina: Claro! Je lui ai lu ses droits. Après les poignets la corde tourne
autour de ses bras et les resserre gentiment dans le dos avant de revenir à la
nuque où se trouvent les nœuds qui tiennent tout le système.
Alma: Ala nuque? Porqué?
Josefina: C’est hors d’atteinte de ses mains. Il ne peut rien défaire. Mais
moi, d’un petit geste, je peux lui rendre sa liberté ou...
Alma: Ou?
Josefina: Lui rendre la chose plus désagréable.
Alma: Quel pied! Tu es vraiment super-ficelle! J’aurais pu faire durer mon
mariage avec ces trucs-là!
Josefina: J’en suis convaincue. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire
mon petit cœur. Cela dit, je n’ai pas terminé cette visite gratuite. Ses jambes
sont attachées bien serré comme il se doit et les chevilles sont croisées.
Comme ça, s’il lui prenait fantaisie de vouloir se lever et marcher il se cas-
serait la figure. Tu vois, tout est prévu.
Alma: La pointure! La pointure! Tu me prêteras le manuel?
Josefina: Claro! Mais j’ai gardé le meilleur pour la fin. Le collier étran-
gleur.
Alma: Tu ne vas quand même pas le...
Josefina: Que vas-tu croire? Je l’aime. Je l’aime passionnément, comme
seule une Mexicaine peut aimer un homme.
Alma: Elle l’aime à la folie...
Josefina: Il est ma raison d’être. Mais rien de tel qu’un bondage soigné pour
le lui prouver. Tu sais, les hommes sont excessivement lents à comprendre
l’amour des femmes et, de plus, ils ont horreur des indécises. Tu n’as qu’à
t’y mettre, tu seras étonnée des changements dans ta vie amoureuse.
Remarque la petite corde qui part de ses pieds et se noue en collier autour de
sa charmante nuque, tu la vois?
Alma: Si, si.
Josefina: Voila l’astuce, Les pieds sont ramenés en arrière au maximum
autorisé par sa musculature. Il doit donc rester très vigilant et consentir un
grand effort car au moindre mouvement le nœud de son collier va lui aussi
se resserrer et je l’ai noué avec amour pour qu’il ne se relâche pas. Du moins
pas sans ma permission.
Alma: C’est cruel ton truc! Je croyais que c’était une habitude de la maffia.
Josefina: Ah oui? Eh bien maintenant c’est la maffia des femmes.
Alma: Je crois bien que ça m’excite...
Josefina: Normal! J’ai eu la même réaction la première fois.
Alma: La première fois?
Josefina: Et les suivantes patate. Les hommes sont faits pour nous servir et,
vu leur stupidité, nous sommes bien obligées de le leur rappeler de temps en
temps. Tu vois sa situation? Je t’assure qu’il rêve de nous servir et de se
montrer très obéissant cette forte tête. C’est pourquoi cette manière de ligo-
ter se nomme «étreinte aimable des matins calmes». C’est d’une tendresse
toute...
Alma: Japonaise! C’est signé!
Josefina: Japonaisemon cul! Mexicaine surtout. Ce cours de bondage
n’était qu’un prétexte. Nous n’avons jamais eu besoin des Citrons pour
mettre nos hommes au pas. Nous autres les Mexicaines, nous parlons
d’amarrer nos hommes, c’est expressif, non?
Alma: Tu parles Manita! Pour nous les Latinas oui! Sauf qu’ici ce sont les
bateaux qu’on amarre. Lui, il ne flotte pas vraiment.
Josefina: Mais il est cool!
Alma: C’est son côté Titanic...
Josefina: Passons! Comme tu n’as strictement rien compris à ce qui nous
arrive je pense qu’un petit exposé s’impose.
Alma: Haha Manita! No me mates de risa porfa! Un exposé qui s’impose.
Tu as une de ces logiques, vraiment. Et lui? C’est un imposé qui s’expose à
tes sautes d’humeur. On se demande ou tu vas chercher tes «ex» et com-
ment tu les déposes! Tant que tu ne les superposes pas.
Josefina: (Elle lance Alma sur le canapé et se penche sur elle d’un air domi-
nateur)Ça suffit comme ça Alma. Je suis tout à fait sérieuse. D’ailleurs si tu
ne m’écoutes pas attentivement je vais t’amarrer toi aussi.
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Alma: Euh? Je croyais que c’était un truc réservé aux mecs.
Josefina: Eh bien j’innoverai s’il le faut! Carambita!
Alma: (soudain furieuse) Faudrait encore que tu y parviennes espèce de
nana.
Josefina: Nana, moi? Et pourquoi pas niña? Ou chava? Ou chica? Ou
mamacita?
Alma se relève d’un bond et elles entament une danse d’approche guerrière,
Josefina a repris sa cravache et mouline d’un air provoquant. Rythmes tribaux
accompagnés de glougloutements énormes. Soudain un entend sonner une très
grande cloche. La lumière se nuance de bleu froid.
Borges: Pardon de vous interrompre, Mesdames. Vous n’auriez pas vu pas-
ser Lilith... Euh, Apocaline?
Les filles s’arrêtent net, méfiantes. Elles s’approchent de l’échelle où se tient le
vieil homme. Josefina lâche quelques syllabes dans la langue des serpents.
Musique électronique ni acide ni trance. Du Stockhausen plutôt. Des bruits colo-
rés s’enfuient et l’éclairage change. Les deux femmes serpent se tiennent immo-
biles dans une lumière devenue livide, prêtes à frapper. Respiration lente en fade
out. La tonalité lumineuse habituelle revient et les filles regagnent leurs places
habituelles.
Josefina: J’entends des cloches dans ma caboche! Mais que disais-je? Ah
oui! Ça me revient. Je dois te parler de choses tout à fait sérieuses. (Elle
désigne Jacques)Ça concerne cette chose aussi. Ça me contrarie vraiment
mais pour notre petite séance à trois il devra donner son accord.
Alma: (elle pouffe)Bâillonné comme il est ça va manquer de clarté...
Josefina(rigolarde): Allez! Rends-lui donc un instant l’usage de la parole.
Enlève-lui cette petite culotte que j’ai fourrée dans sa bouche, les hommes
adorent ce genre de détail mais qu’il ne se fasse pas d’idées, je lui en remet-
trai une bien chaude.
Alma:(qui se met au travail)J’enlève aussi le collant qui est sous la culot-
te?
Josefina excédée hausse les épaules et lui tourne le dos.
Alma: Compañera! Ayuda! Cette pince à linge que tu lui as fixée sur la
langue, j’en fais quoi?
Josefina: Fais-moi grâce des détails veux-tu?
(Alma s’affaire, Jacques grogne, souffle, siffle, racle et se répand en bruits qui
s’organisent très progressivement en discours.)
Alma: Voila, dou-ce-ment, ça va faire un peu mal, n’aie pas peur, moi je suis
la gentille, là, là, là, et... Hop! Bienvenida en el mundo de los habladores!
Josefina(sarcastique): Andalé! Il ne lui manquait plus que la parole.
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Jacques: (après s’être longuement éclairci la gorge et pratiqué des exer-
cices respiratoires divers) Ffffffouuuu fouuuu ffffouu, hhaaaaaa, haaaarg
hhhaarg beurk, ouff! Babebibobu, kakekikoku, gros bon bébé dodu danse
doucement dans des dentales dédiées, krakakitokata, mamamemimomu,
Nabuchodinosaure sincère sur qui s’assument ces sexes siffleurs sous ses
seins? Gradabada boudabimbodabodamerde! Merde! Salopes! Bimbos! Un
tapineur tapinait devant la boutique d’un tapissier qui retapissait. Salopes,
Conasses, Pétasses et ReSalopes!
Josefina: (elle s’avance vivement et lui balance une petite gifle) C’est du
«1» sur l’échelle de Josefina! À cinq c’est la décollation. Avertissement!
Tu as le droit de garder le silence, tout ce que tu pourras dire sera utilisé par
nous pour te donner du plaisir, tu as même le droit de téléphoner à une de tes
copines si elle partage nos idées.
Alma: Pues! Pinche Josefina! Tu m’épates toi, depuis que tu es revenue de
chez les gringos. Tu es devenue très... très cestarchique!
Josefina: Oh! N’exagérons rien. En tant que femme j’ai toujours eu un petit
penchant pour l’usage de la ceinture et de la tolérance zéro.
Alma: Il nous a traitées de salopes tout de même.
Josefina: Délicieux, Sans embargo j’adore être une salope, c’est mon élé-
ment! Ne te frappe pas, ça commence toujours comme ça après un certain
temps de confinement.
Alma: De confinement? Quééééééééééé?
Josefina: Je viens juste de le sortir de la cave, il faudra un petit moment pour
le chambrer, si je puis dire. Tu vas voir, je vais entrer dans le juif de mon
sujet.
Alma: Quééééééé?
Josefina: Perdon! Le pif de mon objet, euh le vit de mon sujet... Joder! Tu
vois bien ce que je veux dire, mon truc important, ce qui nous amène ici,
dans cette situation.
Alma: Limpide! Tu coules de source, ça doit être l’excitation érotique qui
te gagne. Car je crois deviner que tu adores traiter les hommes à la manera
fuerte.
Josefina: Mais bien sûr ma chérie, comme si tu ne le savais pas! Alma, les
hommes ont des comptes à nous rendre. Depuis si longtemps. Ils sont indé-
finiment nos débiteurs et quelque part ils le savent. Je ne sais pas exactement
ce qu’ils nous ont piqué mais cette dette m’arrange. Elle nous arrange toutes
et on leur fait payer ça. Moi en particulier, et cher!
Alma: Ça fait combien de temps que tu le gardes au frais?
Josefina: (ravie)Lui? Ah oui! C’est frais! Il est vrai comme un gardon.
Alma: L’approche des grands sacrifices sexuels la rend dyslexique. Alors?
Jacques: (inquiet moqueur) Les grands sacrifices sexuels la rendent dys-
lexique. Voilà autre chose! Back to Montezuma! J’espère que Cortez ne sera
pas en retard.
Borges: Psitt, Hé, Jacques.
Jacques tourne les yeux vers le vieil homme, les pasionarias n’ont rien vu. Borges
mime un solide bras d’honneur. Jacques sourit. Josefina se retourne vivement,
méfiante, Les deux hommes sifflotent d’un air entendu.
Josefina: Frais comme un gardon! Voilà les mots justes! Combien de
temps? Pues... Ce qu’il faut. Il ne s’est pas ennuyé tu sais? Je lui ai fait
quelques spécialités mayas et, quand je n’étais pas là il avait tout le temps
de méditer sur ma splendeur. Combien de temps dis-tu? Aucune idée. Quand
on aime on ne compte pas!
Alma: Comment l’as-tu attrapé? Il est assez costaud.
Josefina:Mais tu sais très bien ce que je lui ai fait pour l’avoir ici, à notre
botte.
Alma: Je dois aller mettre mes bottes?
Josefina: Pas tout de suite Manita. Es una manera de hablar. Je disais sim-
plement que je lui ai fait goûter ma botte secrète.
Alma: Tes bottes sécrètent?
Josefina: Chispas! Tu francès! Passons! Je lui ai fait goûter mon breuvage
secret.
Alma: Quéééééééééé? Tu ne veux pas dire que...
Josefina: Si!
Alma: Oh non! Tu n’as quand même pas osé faire ça, pinche mujer!
Josefina: J’allais me gêner, mendiga arastrada!
Alma: Je n’arrive pas à y croire!
Josefina: Un, dos, tres, un paso por delante manita!
Alma: tu lui as préparé un pi...
Josefina: mmmm... Continue (elle approuve de la tête)
Alma: un pipi...
Josefina: courage ma belle!
Alma: un pica, un picaca, un picabia, un pipicachi, un chichi...
Josefina: Un picachilebruja. Je lui ai fait un picachilebruja. No te emo-
ciones tanto porfa! Tu te souviens de cette vieille recette que nous ensei-
gnent les femmes de nos familles?
Alma: Mas o menos. Plutôt menos que mas, mujer... Il y a de l’alcool et...
Josefina: Quelquefois je me dis que je devrai aussi te traiter à la manera
fuerte, toi!
Alma: C’est ce que tu as fait cette nuit...
Josefina: Pas suffisamment à ce que je vois. Un picachilebruja c’est trois
gouttes de tequila, la Herradura donne de bons résultats, une petite goutte de
tequila de oro - et ça, on trouve que dans les vieilles familles - dos gusani-
tos, un trozo de gingembre, trois fois la quantité en mezcal vieilli, une giclée
de pisse d’âne (ou du Salinas de Gortari bonne époque) et une racine de mes-
calito que tu gardes au chaud trois jours dans ta culotte, mujer. Avec un œuf
pas frais.
Alma: Quelle horreur! Un œuf dans ma culotte?
Josefina: Non! Un œuf pour lier le mélange.
Alma: Et une racine de mescalito en mi pantaleta?
Josefina: En sorcellerie mexicaine il ne faut pas mégoter. Tu deviendras le
diable et la Diosa! Ça rendra aussi ton sexe totalmente loco.
Alma: Il l’est déjà assez pour mon goût. Et c’est tout?
Josefina: Que no! Tu dois chauffer un petit peu, pas trop pour le mezcal,
mettre un de tes poils dedans et moi...
Alma: Toi?
Josefina: J’ajoute volontiers une goutte de mon vernis à ongle, ca marche!
Alma: Alors là! Tu as réussi à lui faire boire ça? Je comprends tout.
Josefina: Tu vois! Ça t’arrive à toi aussi.
Alma: Ne m’insulte pas, tonta!
Josefina: Calmate Mujer!
Alma: Je ne suis pas née avec una cuchara de plata dans la bouche, comme
disent les francès, et je suis Alma Immelda Alejandra Paseo de Peatones y
Camotes Iztazihuatl en personne, ne l’oublie jamais. Mes pères ont livré la
guerra contra los Gringos pour empêcher qu’on leur vende à vil prix la basse
Californie, que Dios crache los Estadounidienses en el hoyo de culo de su
peor infierno! Yé souis popoulaire a Mexico, plous que toi pinche intelec-
tual.
Josefina: Quand tu t’énerves ton accent revient au galop Manita. Et moi,
je suis Josefina Maria Dolorès Garcia y Marquez de Pemex de Televisa. En
personne. Et en actions à 51%.
Jacques: Oh lala! Ça, je l’ignorais! Ce sont surtout les deux derniers
noms qui pèsent. Lourd.
Alma: Porqué?
Josefina: (elle fait un pas, menaçante, vers Jacques mais se ravise): Dis-
lui donc, gusanito.
Jacques: Oh! Pas grand-chose. Elle est surfriquée.
Alma: À cause de tous ses noms?
Jacques: Et surtout Pemex, les pétroles mexicains nationalisés. C’est super
bizarre qu’elle se teigne pas en blond! Comme les connasses de Lomas de
Chapultepec.
Josefina: Pintarme de rubia? Uevon, tu vas le regretter!
Alma: Pinche Mujer, no me habias dicho! Et Televisa c’est quoi? Une
fabrique de lunettes?
Jacques: Si on veut. Televisa c’est le monstre mexicain qui relègue les
réseaux mondiaux de télévision à la taille des nains de jardin. Ça te bouffe-
rait les chaînes européennes et américaines en moins de deux, sans même
roter.
Alma: Ça, c’est estragne! Leurs programmes sont tellement mauvais...
Josefina: C’est bien pour ça Manita. On a lofté longtemps avant les man-
geurs de burgers.
Alma: Tu ne devrais pas être fière de ça. Moi je suis révolutionnaire. Je
refais le monde.
Josefina: C’est très bien ma chérie, parce que ma famille elle ne refait pas
le monde. Elle le fait. Mais laissons ces mondanités de côté. Je n’ai pas
extrait Jacques de ma réserve pour rien.
Borges: Pardonnez-moi, Mesdames, Monsieur, je crois que j’ai mis la main
sur un incurable...
La grande cloche sonne à nouveau. Les deux femmes se figent comme gelées, la
lumière est devenue glaciale, on entend le ressac de la mer.
Jacques: Bonjour Père. Pardonne-moi de ne pas t’avoir salué comme je le
dois mais j’éprouvais une difficulté d’être. De communiquer en tous les cas.
Borges: Tu es pardonné, Jacques. As-tu besoin de mon aide?
Jacques: Non Père, je sais exactement où elles vont.
Borges: Bien. Je vais continuer à mettre un peu d’ordre dans la bibliothèque
de Monsieur Babel en ce cas. En attendant celle qui est en chemin.
Jacques: En attendant Apocaline, Père. Que réclame-t-elle cette fois?
Borges: La fin du Temps, comme d’habitude.
Jacques: Sauve qui peut la femme!
(La lumière se réchauffe, les deux femmes redémarrent comme une vidéo après la
pause)
Josefina: Mais de quoi parlez-vous à la fin?
Jacques: Monsieur Borges pense avoir trouvé un incunable dans la biblio-
thèque.
Borges brandit un petit livre et soudain la reliure craque et les pages coulent vers
le sol en une gracieuse mais vive procession de désordre.
Borges: Non, je pense plutôt que c’était bien un incurable. Mais... Ne vous
occupez pas de moi, je vois que la page de titre est restée entre mes mains,
c’est... Aline et Delcourt. D’un certain Justin Justinien de Sade.
Josefina: (méfiante)Elle est partout cette Aline...
Jacques: (à part)Il est un peu tard pour s’en apercevoir.
Alma: Querida, que veux-tu faire de Jacques? Si c’est du bon sexe je suis
d’accord. Entre nous il ne casse pas trois pattes à un iguane. Tu ne préfére-
rais pas Celcius?
Josefina: Celcius? Le banquier? Ça va pas le cactus? C’est de Jacques que
nous avons besoin ma chérie. Depuis que nous sommes sorties de la clinique
de Pedregal.
Alma: Ah? Bon! (Elle entame un examen rapproché de Jacques)Je ne vois
rien d’autre qu’un homme, un mec, c’est tout dire. De l’insuffisant. Un
chavo avec un peu d’âge. Une peau de zob proche de la péremption. On se
le fait pour l’apéro si tu insistes mais ça n’ira pas plus loin. Demain il sera
trop tard. À la bassure!
Josefina: Tu n’as donc rien compris? Aurais-tu oublié toutes les horreurs
qu’on nous a fait subir?
Alma: Quelles horreurs? ÀMexico il nous a traitées de belles plantes!
Josefina: Justement et il a vérifié que je ne sois pas un pseudoblaste! Donc:
soit il est dans le coup, soit il fait partie de la race nouvelle.
Alma: Nouvelle race? Les femmes fractales? Les Amazones? Les maî-
tresses femmes? Les implacables Mexicaines? Les Furieuses du XXIesiècle?
Et quoi encore?
Josefina: Le pire, Manita.
Alma: Le pire? Je ne vois pas. Me diras-tu?
Josefina: Nous sommes des Angiospermes.
Alma: Quéééééééééééééé? C’est un mot qui commence bien et... qui ne se
termine pas si mal que ça somme toute! Des anges avec du sperme, c’est
tout nous! Quelle jolie association!
Josefina: Si tu le dis! Mais il y a un détail.
Alma: Il y a toujours des détails. Des trucs pas prévus, des petits caractères
dans le contrat, une femme légitime qui débarque au bon moment (ça dépend
pour qui), un téléphone qui ne sonne pas, une...
Josefina: Nous sommes le produit d’une expérience d’État. Menée par un
fou, le Dr Pedro Miguel Pedregal.
Alma: Et ça se voit? (Elle se précipite vers un miroir, juste derrière
Jacques) Chérie! Je ne me trouve pas si mal que ça? Où est le problème?
Josefina: Pas dans notre apparence physique. Il a juste trafiqué notre ADN.
Alma: Tu me rassures! Un beau physique c’est notre meilleur capital. C’est
une part de marchéassurée!
Josefina: Si. À part qu’on va peut-être ressembler à Poison Ivy!
Alma: On verra quand Batman débarquera. Y'a autre chose?
Josefina: Si.
Alma: On a un gros problème?
Josefina: Si.
Alma: Tu sais dire autre chose que si?
Josefina: Si.
Alma: Je vais m’enfader, je te préviens. Alors c’est quoi?
Josefina: On est des Angiospermes. On se reproduit à trois. Quand on a
commencé ça se multiplie très vite. Nos partenaires se dessèchent et nos
appétits sexuels augmentent.
Alma: Y'a des pour et des contre Manita. Et Jacques dans tout ça?
Josefina: C’est bien la question. Il semblerait être le seul complémentaire
que nous ayons croisé.
Alma: Comment tu sais ça?
Josefina: Il nous a repérées en même temps à la réception du Ministre de
l’Agriculture.
Alma: Tu n’es pas la moitié d’une conne... Il nous avait traitées de «belle
plantes».
Josefina: Et même de fleur typique bisexuée! Tu t’acerques Manita! Sa
conversation était devenue plus végétale que nature.
Alma: Mais oui. Il m’a offert de casser une graine et il a ajouté «ne prenons
pas racine ici, vieille branche».
Josefina: Il me trouvait pleine de sève, le salaud.
Alma: Il a même proposé de m’arroser régulièrement! Il avait peur que je
me flétrisse.
Josefina: Et moi de m’effeuiller! Il m’a promis une gynécanthèse!
Alma: Quekcéqsa?
Josefina: la floraison de la femme!
Alma: Tout y est passé, Je commence à comprendre. Il savait ou il nous a
senties. Donc...
Josefina: Il en fait partie, c’est certain.
Alma: Mais, s’il est notre troisième sexe, ou est le problème? On le tient.
Josefina: Pas tout à fait ma chérie. Nous avons besoin de son accord.
Alma: Son accord? Non mais! Tu as vu dans quelle situation désespérée tu
l’as mis? Alors là! Tes cours de bondage ne servent vraiment à rien?
Josefina: C’est une bonne base de discussion. Mais à part le plaisir un rien
sadique que j’éprouve à le mettre dans des situations aussi impossibles il
manque un petit rien.
Alma: Une formalité?
Josefina: C’est une bonne définition. En tant qu’Angiosperme mâle il est le
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seul à pouvoir nous féconder, c’est du moins ce qu’en pensait Pedregal. Il
pensait aussi que nous allions devenir bientôt incontrôlables, folles... de
désir.
Alma: Quééééééééééééééé? Affamées? Comme Tom Cruse quand il est
vampire?
Josefina: Si. Pire.
Alma: Pire ou vampire?
Josefina: Vamps, pires que vampire. Ce qui nous manque c’est son accord
mental. (Elle lève les yeux au ciel)Son libre arbitre! Manquait plus que ça!
Alma: Je croyais que ça n’existait que dans les très, très vieux bouquins?
Borges: Je peux vous en dire deux mots, Madame.
Josefina: Ah! vous, le vieux, occupez-vous de votre poussière,
Borges: (avec un large sourire) C’est ce que je fais depuis quinze milliards
d’années, Madame. Mais ça devient ardu.
Alma: Alors, ce libre arbitre?
Josefina: Les méfaits de la démocratie ont atteint le domaine du sexe. Il
faut, pour une bonne fécondation qu’il soit avec nous corps et âme. Qu’il
nous donne son accord mental, le reste je m’en charge.
Alma: (désignant Jacques)Tu t’en charges et il décharge?
Josefina: Si.
(Alma va vers Jacques et commence à l’examiner comme un maquignon un che-
val. Épaules, bras, fesses, dentition, les yeux, entrejambe et oreilles, elle fait des
tests auditifs, la totale impudique, Il reste de marbre)
Alma: AlorsJacques? Qu’en penses-tu? Je vois une bosse bien prometteu-
se entre tes jambes, c’est ton pistolet? Ou tes économies? Je laisse ma copi-
ne te convaincre ou on s’y met à deux? Je sens que ca monte mais je ne suis
pas encore folle. J’ai une idée: je vais te décrire tous mes fantasmes de belle
plante et on verra jusqu’où tu peux tenir, OK? Je commence par le plus gen-
til, je vais te mettre un...
Pendant ce discours Borges, utilisant un panneau coulissant fixé dans le mur,
devient invisible. Jacques interrompt Alma, d’une voix forte.
Jacques: Ce ne sera pas nécessaire.
Alma et Josefina: Ai-je bien entendu?
Jacques: Vous avez très bien entendu. Je suis d’accord. Maintenant, libérez-
moi.
Josefina: Où est passé Monsieur Borges?
Alma: Parti, je crois. Ça trottine ces vieux...
Josefina: Vite ma chérie, passe-moi ta culotte.
Alma: Porqué?
Josefina: Tout ce que tu trouves. Vite! Il faut lui mettre une sourdine.
Pedregal m’a prévenue. Dès qu’il aura accepté il ne faut surtout pas le lais-
ser nous embobiner.
Alma et Josefina: (tour à tour ou en désordre) Et une culotte de dame dans
la bouche du jeune arbre, file-moi tes collants, merci. J’ai une vieille jupe de
cuir, on l’ajoute? Génial, ça cabe! Tu n’as rien de plus? C’est qu’il a une
grande gueule l’animal! Et mon soutif pour faire bon poids, là! Rien
d’autre? Faut assurer, c’est un type très branché. Tu es sûre que mes bottes
ne passent pas? T’aurais pas un rouleau de scotch? Dommage... Bon, on
affiche complet! Hachta la vichta. On va se préparer, surtout ne bouge pas
(rires) les femmes vont te faire une fleur génie! J’y pense, on va éteindre ces
lumières, histoire que tu te gaspillerais en photosynthèse avant notre retour!
Adios, adios! Que te vaya bien.
Alma sort la première. Josefina reste seule dans l’embrasure de la porte. Elle
balance un sourire tendre à Jacques. D’une voix confidentielle, pour n’être
entendue que de lui :
Josefina: Je voulais te dire... Dès qu’on se sera branchés correctement, je
te donnerai du plaisir. Plus que tu ne peux l’imaginer. On trouvera bien un
moyen de greffer Alma sur une autre pousse et je me réserve l’exclusivité de
ton rêve et de ta sève. Alors, prends ton mal en patience, c’est pour ton bien.
(À haute voix)Voilà le travail. Prends en de la graine! Tchao arbolecito de
mi corazon. Regresaremos en seguida!
(Elle éteint les lumières, claque la porte et donne un double tour de verrou, on
entend son rire excité). Le rideau tombe. Sonneries de la Marche nuptiale de
Mendel & Sohn vite muée en charleston endiablé, quelques voix éthérées passent
en stéréo folie. Silence. Le second acte se pointe à l’horizon. Silence. Silence et
ReSilence. Un majordome passe devant le public, et, un doigt sur les lèvres, lui
enjoint de se taire. La musique s’est faite plainte de vent.
Scherzo II
Le rideau se lève. On entend une clef tourner dans la serrure. Longuement, Ca
n’est pas la bonne, bruit de trousseau. Monsieur Borges doit être revenu car on
perçoit également sa litanie. Après une attente agaçante, coupées de montages
musicaux incohérents, la porte s’ouvre et une main tâtonne dans la pénombre
pour trouver l’interrupteur. Finalement tout s’éclaire et Aline, la femme de ména-
ge, fait son entrée. Elle ne semble pas remarquer la présence de Jacques sur qui,
en partant, Josefina a jeté un drap. À sa vue Monsieur Borges s’escamote preste-
ment derrière son panneau.
Aline: Y'a quelqu’un? Y'a personne. Si y’avait quelqu’un y’aurait personne
pour me le dire pas vrai? Et si y’avait personne y pourrait pas y avoir quel-
qu’un pour m’le signaler. On est toujours tout seul dans cette vie. Ah lalala-
lalalalala! je vous dis pas. La race des femmes de ménage a fait son temps.
Je suis une nana chronisme vivante, vingt-six ans, deux licences, trois ex,
pas un rond et tout ce qu’il faut pour dépoussiérer chez les bourges. J’ai
même adopté le langage ringue des femmes de ménage d’autrefois. Ça me
fait marrer notez. Mais la considération et les avantages sociaux c’est pas
pour moi. Alors? Je fais comme l’État. Pas compliqué. Je prélève mon impôt
à la source ici et là. Raisonnablement. Je pique pas hein? Je chourave pas?
J'fais d’la réinsertion sociale directe sans frais administratifs. Comme ca
j’emmerde pas les riches et les riches m’emmerdent pas. J'fais dans la trans-
parence. Pas vue pas prise. Remarquez que je pourrais faire espionne. Ça
rapporte. Du fric. Ou une balle dans la tête. Ma meilleure copine s’en est
aperçu y’a pas si longtemps. Enfin elle a peut-être pas eu le temps. Elle
piquait le résultat des prochaines élections et le vendait aux enchères. Et
moi? Regardez-moi! Ai-je l’air d’une femme de ménage? D’une soubrette?
Soubrette c’est bien noté. C’est encore mieux que la secrétaire sexuelle, ça
fait authentique en toc. Surtout chez les Amerloques, ils raffolent des sou-
brettes. Même que Ms’ieur le maire de Nouille Orque s’habille en soubrette
quand il a fini de nettoyer les rues. J'me suis trompée de continent. J’aurais
pu être la soubrette de Monsieur Clinton, fallait voler en rase motte et éviter
les caméras de CNN... Mais avec le nouveau... Comment qu’ils l’appellent
déjà? Le fossoyeur de l’Amérique? Paraît qu’il fait dans le pétrole mais
qu’il aime pas les pétroleuses, avec lui le radada c’est mal vu! Brèfle, trêve
de portambules, tout semble tranquille, voyons si y’a pas quelques trésors
oubliés dans les environs. Si c’est du politique j’y touche pas et à la drogue
non plus. Ce qu’il me faut c’est du simple, du négociable. Des petites
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valeurs, j’aime pas qu’on cavale derrière moi, ca m’rend nerveuse.
Elle inspecte divers tiroirs, soulève un pot, examine une lampe puis s’approche de
Jacques toujours sous sa couverture qu’elle touche du doigt. Un temps d’arrêt
puis elle la retire d’un geste vif.
Aline: Oh merde alors! Ysont passés avant moi! Il est vivant çui la?
Jacques: Onnn Onn Ommmm Onnn.
Aline: Il communique. Il a l’air tout à fait vivant. J’en fais quoi? Je l’épous-
sette ou je le recouvre? J'veux pas d’ennuis. Si ça s’trouve la maffia est
encore dans le coin. J'me tire vite fait? (Elle inspecte les lieux avec atten-
tion)J'devrais l’laisser comme ça mais j’ai l’cœur tendre. Et puis: il a l’air
assez beau gosse. Du genre distingué sportif. Mon pauvre Monsieur. Dans
quel état ces salopes vous ont mis! Parc’q’cest pas du travail de mec ça, on
me la fait pas. J'fais quoi moi? Qu’est-ce que j’vais faire? J'sais pas quoi
faire! Qu’est-ce que j’vais faire de vous? J'sais pas quoi en faire! J’vous
recycle ou je vous goûte? Qu’est-ce que j’vais faire? J'sais pas quoi faire!
Qu’est-ce que j’vais... Et puis merde, j’ai envie de savoir qui c’est.
Elle s’approche de Jacques et entreprend de lui enlever ses bâillons. Réalisation
des extravagances qui suivent par un jeu d’ombres chinoises.
Aline: Punaise! Jamais vu ça. C’est bien ce que j’disais: du travail de nana!
Quelle époque. Et moi qui croyais être la seule salope certifiée! Allez, on
extrait dans le calme et la joie! Une culotte. Noire bien sûr, c’est plus sexy
et on voit pas les taches. La proprio doit avoir un joli petit cul. Un pull en
synthé, des collants à en veux-tu en voilà! Une paire de bottes. Un
Steinway... Demi-queue remarquez, c’est raisonnable, le poste de TVqui
était sur cette table et une carte de visite au nom d’un certain Dr Pedregal...
Mon cher Monsieur vous avez un bel espace intérieur dites voir! Ca va
mieux?
Jacques:Oui et merci.
Aline: De rien. Je me présente: Aline, femme de ménage apparente, étu-
diante de jour et monte en l’air nocturne. Je suis une vraie fausse femme de
ménage, la race qui monte. Une petite dot. com pleine d’espoir.
Jacques: Je t’attendais, Aline.
Aline: Tu m’étonnes! Et à qui ai-je l’honneur?
Jacques: Jacques. Prisonnier et homme curieux.
Aline: Un peu trop curieux peut-être?
Jacques: Probable. Toi, tu ressembles à une étudiante qui fait des heures
sup.
Aline: On ne peut rien te cacher. Mais ça m’amuse de faire mon petit numé-
ro. Je suis une actrice frustrée.
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Jacques: J’espère pas trop. Mais revois ton texte à l’occasion, tu fais années
soixante... On devine que tu n’es pas qui tu aimerais paraître.
Aline se redresse lentement, change d’allure et de langage.
Aline: Je te libère ou tu y as pris goût?
Jacques: Libère-moi, je te le demande poliment.
Aline: Ah! Comme il est poli. Dans ta situation note bien, je ferais de même.
Allons, Aline, un bon mouvement. Fais ta BAma belle. Tu ne peux pas ima-
giner ce que c’est difficile pour une femme de libérer un joli mec quand elle
le trouve si bien préparé. J’ai vraiment envie de t’emmener à la maison.
Remarque, je vis avec une copine.
Jacques: Je ne crois pas que ca va m’impressionner. Pour les cordes fais
selon ton cœur.
Aline: Mon cœur? Il est entre mes cuisses pour le moment...
Jacques: Serre les fesses! Tu étudies quoi?
Aline: Théologie, avec une spécialisation pour la récession divine.
Jacques: C’est d’actu. Tu m’enlèves ces cordes?
Aline: Voui. (Elle l’examine d’un air connaisseur, tire sur un brin puis sur
un autre) Fichtrebigrediantre! Y'a plus qu’a te saler, te fumer, te plastiquer
et t’es bon pour la grande surface! C’est du travail de pro.
Jacques: D’une Mexicaine très pro, oui.
Aline: Wow! Effectivement ça a un petit côté indien. (Elle s’affaire et
dénoue les cordes) Quand les femmes s’y mettent, Jacques, t’as plus qu’à
faire tes prières. Elle te reproche quoi?
Jacques: Rien. Elles me veulent. Elles sont sûres que j’appartiens à un grou-
pe sanguin très recherché.
Aline: Veulent? Sont? Il y en a plusieurs?
Jacques: Juste deux.
Aline: Wow, wow! Tout ça me semble terriblement... moderne!
Jacques: Ça l’est! Plus que tu ne peux l’imaginer.
Aline: Alors, je suis en train de libérer un partouzard? Un mec à fantasmes
banals! N’y aurait-il pas une petite place pour moi dans votre jeu? Toute
petite, pour une jeune femme modeste et qui adore apprendre?
Jacques: Non.
Aline: Et pourquoi? Tu ne me trouves pas jolie?
Jacques: Tu es très jolie. Mais elles sont d’une autre espèce.
Aline: Je vois! Des filles riches! Monsieur baise classe. Monsieur mouille
le beau linge, pas les étudiantes qui montent en l’air la nuit.
Jacques: Tu n’y es pas du tout. Je préfère les étudiantes et tout ce qui est
simple. Mais ces deux-là sont des...
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Aline: Des?
Jacques: Je ne devrai pas te le dire.
Aline: Il me suffit d’un tout petit geste pour te réharnacher, Jacques. Alors,
sois un amour. Je ne te menace pas. Je suis simplement curieuse de savoir
qui sont ces deux femmes.
Jacques: Tu l’auras voulu.
Aline: Tu te dépêches? Ou je me naturalise mexicaine?
Jacques: Ce sont des Angiospermes.
Aline: Ah? Voilà autre chose! Des Anges au sperme? C’est excitant dis
donc! Super! Ne m’en dis pas plus d’ailleurs... voilà, j’ai fini. C’était assez
simple à dénouer, du beau boulot. Artistique, la main d’une femme ça, c’est
sûr. Tu peux te lever?
Jacques: Ça va aller. Un petit moment. Au fait je m’appelle Jacques. Et
Merci! Vraiment merci!
Aline: Pas de quoi Jacques. Tu aurais fait le même chose pour moi non?
Jacques: (Il la dévisage sous toutes les coutures et sourit largement)Pas tel-
lement sûr. Tu es plutôt gironde. Enfin, je suppose que oui, mais avec enco-
re plus de regrets que toi.
Aline: Haha c’est pas sûr. J’ai eu une grosse petite envie de te violer. Ça doit
être l’aspect mécanique qui m’a retenue. J’aurais pas su par quel bout te
prendre.
Jacques: De toute façon c’est ce qui m’attend.
Aline: Violé? Heu? Tu es maso ou quoi?
Jacques: Non, pas tant que ça. Je suis expérimental.
Aline: Message pas décodé, OK. En tous les cas tu n’es pas du modèle cou-
rant. Tu n’aurais pas vu un vieux type par ici?
Jacques: Monsieur Borges? Oui, je l’ai vu.
Aline: Tu le connais? Super! C’est lui que je dois absolument voir.
Jacques: Que lui veux-tu?
Aline: Parler business. Une voix m’a dit qu’avec lui je pourrais faire
quelque chose de vraiment décisif.
Jacques: C’est le cas de le dire! Mais tu ne sais vraiment pas ce que vous
allez-vous dire?
Aline: Non. J’ai juste... Comment te dire? J’ai entendu des voix, comme la
femme de Besson. Quand il s’occupe pas d’elle.
Jacques: Ouais. Mais Besson ça rime avec fiction. Dans ton cas...
Il se lève, rétablit sa circulation, se réchauffe et s’assouplit.
Aline: Allez, un bon mouvement, dis-moi où est Borges.
Jacques: Derrière un buisson en feu, en général.
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Aline: Très drôle. Je connais l’histoire. Tu veux vraiment que je te remette
dans l’état où je t’ai trouvé en attendant que tes copines reviennent?
Jacques: Écoute. Je sais Qui tu es. Mais toi tu ne le sais pas. Tu veux voir
Monsieur Borges parce que tu es une messagère. Et ton message n’est pas
excellent.
Aline: Pour qui?
Jacques: Pour tout ce qui bouge, entre autre. Tu y tiens vraiment?
Aline: Oui, j’y tiens absolument. On m’a dit qu’il me révélerait un aspect
caché de ma personnalité.
Jacques: Pour ça oui! Ça va pas passer inaperçu, crois-moi.
Il s’approche d’elle, la prend doucement dans ses bras, caresse ses cheveux.
Aline: Fais attention à toi, beau mec. Je sens que tu vas me faire des
avances.
Jacques: Que dirais-tu d’un beau voyage?
Aline: Un beau voyage? Je suis pour! Où ça?
Jacques: Où tu veux. Les Bahamas, on remonte le golfe du Mexique,
Monument Valley en avion privé, Santa Fé puis un saut dans les lacs cana-
diens par exemple. Budget shopping illimité.
Aline: En ta compagnie? Tu es un rapide toi.
Jacques: J’ai plein d’idées. Un Annemasse - Grenade - Pétaouchnock -
Bali!
Aline: Du tourisme sensuel?
Jacques: Je mettrai ma fortune à tes pieds, je te ferai l’amour en avion, sur
la plage, en bateau, dans la rue, à cheval, au téléphone...
Aline: (elle éclate de rire)Je commence à comprendre pourquoi ta copine
mexicaine te sécurise comme ça! C’est tentant tu sais? Mais je veux voir
Monsieur Borges. C’est vital. D’ailleurs si tu me proposes un tel prix ça veut
dire qu’il me donnera encore plus, pas vrai?
Jacques: Exact. Il te mettra une grosse bombe dans les mains. Fatal!
Aline: Pour moi?
Jacques: Pour tout ce qui existe. Tu n’en profiteras pas, crois-moi.
Aline: J’ai l’impression d’être Meg Ryan dans la Cité des Anges! T’es trop
top toi! Allez, dis-moi où est Borges, tu me dois bien ça.
Jacques: Je me demande simplement si j’ai le choix. On dirait que non.
Aline: Effectivement.
Jacques: Aline. Je vais t’obéir mais avant il faut que tu le saches, tu es un
vecteur dangereux.
Aline: Qui a dit ça?
Jacques: Mon Père.
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Aline: Je ne connais pas ton père.
Jacques: C’est aussi le tien.
Aline: Tu veux dire que tu es mon frère?
Jacques: Tu es ma sœur mais je ne suis pas le fils de ton père.
Aline: (elle lui adresse un clin d’œil appuyé)J’ai jamais été douée pour les
arbres gynécologiques, restons en là. (Elle tape du pied)Je veux voir Borges.
Jacques: Qui t’envoie femme?
Aline: Une autre femme très pâle et mince. Avec une voix douce.
Jacques: Celle qui ne sourit jamais?
Aline: Je n’ai pas fait attention mais c’est vrai, elle a un air... rêveur.
Jacques: C’est bien ce que je craignais. Tu es un signe.
Aline: Je me fous de tes interprétations. Alors? Où est-il?
Jacques: Tant qu’à faire, commettons l’irréparable. Adieu monde cruel: je
liquide la masse en faillite. Rien, presque rien. Tous les matins du monde, les
caresses de la Méditerranée, une femme et toutes les femmes et ces petits
pains au chocolat que j’adore réchauffer le matin. Allons, Monsieur Borges
je vais révéler votre cachette. Vous êtes prêt?
Il se tourne lentement vers la bibliothèque mais on entend des pas et des rires. Une
clef tourne à vide dans la serrure. Josefina et Alma entrent en trombe dans la
pièce. Josefina est en tenue ranchera, bottes, mini de daim avec des déchirures
genre squaw, gilet et blouse lacée, chapeau de cow boy mexicain lui tombant sur
les yeux, petite cravache à la main. Alma arbore un ensemble de cuir à lumières.
Les deux sont hyper provocantes. Elles s’arrêtent pétrifiées devant Jacques. Un
long silence. Alma tourne autour de lui, Josefina tapote sa botte de sa cravache.
Lentement, très lentement elles se tournent vers Aline qui a prestement remis son
bonnet et son tablier blancs.
Josefina: C’est quoi ça?
Jacques: Un retournement de situation.
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Scherzo (suite)
Scherzo: trio
Josefina: Je t’ai posé une question, c’est quoi ça? Cette chose?
Jacques: C’est une bonne question.
Josefina: Et tu vas me remercier de te l’avoir posée?
Jacques: Merci d’assurer la suite de mon texte. (Il se campe face au public
et prend un air important) Je la remercie de me l’avoir posée.
Josefina: Tu vas voir de quoi je suis capable, connard.
Jacques: Tout de suite les grands mots!
Josefina: Oui, oui. Tu te crois dans un théâtre de boulevard?
Jacques: Ça serait sympa, non?
Josefina: À notre avis tu es plutôt dans le boulevard des emmerdes. Alors,
dernière sommation, explique-moi ce qu’est ce machin, là.
Jacques: Je te le dis. Aucun problème.
Josefina: Et c’est?
Jacques: Un retournement de situation.
Josefina: Je parle de cette chose en noir et blanc derrière toi.
Jacques: Oh! Elle? Ici? Là? Derrière moi?
Josefina et Alma accomplissent un mouvement tournant pour encercler Aline.
Elles s’arrêtent et pointent leurs index sur elle.
Josefina et Alma: Ça!
Jacques: Ça? C’est donc ça qui vous perturbe tant? Restez cool! C’est la
femme de ménage, voyons.
Aline: (qui a repris son style bébête) Bonjour Mesdames. J’époussetais,
j’espère que j’dérange pas au moins?
Alma: Comment est-elle entrée?
Aline: Avec la clef, Madame. Même qui faudrait voir à mettre de l’huile
dans la serrure. (Coup d’œil vers Jacques)Ça grinçouille!
Josefina: Pour grincer ca va grincer!
Josefina s’approche d’Aline qui époussette Jacques avec ardeur et l’examine lon-
guement. Mimiques. Sniffage de femmes, petit ballet à régler par bon choré-
graphe. On entend un cœur électronique qui bat un peu irrégulièrement. Chaque
fois que Josefina s’approche trop près d’Aline un son électronique frémissant tra-
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verse l’espace.
Alma: Ça ne serait pas cette Aline?
Aline: Mais oui Madame, pour vous servir. Mon nom c’est Aline.
Remarquez ça devient moins banal. Y’en a moins d’cent mille dans
l’Hexagone, j’suis en baisse depuis l’an 2000 et pi y’a vraiment trop
d’Alines 3615. (Elle rit sottement)
Josefina: Carambita! Bien sûr que c’est elle. Jacques, prépare-toi à de
longues souffrances. On va t’appliquer notre punition préférée, lilo!
Aline: Mande pardon Madame, c’est quoi q’vous zallez y faire?
Alma: Notre grand truc! La volupté mexicaine.
Aline: Ça a pas l’air cochon. Et c’est ca la punition?
Josefina: Bien sûr. Vous les Françaises vous ne connaissez rien aux vieilles
traditions mayas. La ciencia antigua, on se la passe de mère en fille.
Aline: C’est quoi ça?
Jacques: Une tradition maya pour mâter les hommes, je crois.
Josefina: Mâter? Quel excellent mot! On le fera mourir de plaisir.
Alma: Mais à petit feu. Très petit feu. Et on s’y mettra à deux.
Aline: Ben ça alors! Y'a des hommes qui paient pour ça.
Josefina: Pour payer, fais-moi confiance, il payera.
Aline: Si c’est à cause de moi Madame j’vous signale qu’on a rien fait! J’lai
juste libéré, Ym’gênait pour faire l’ménage Mesdames. Y'a qu’a l’remettre
comme avant et reprendre vos petites affaires. Les anges à la sauce sperme
c’est pas vraiment l’ordinaire d’une femme de ménage française. On fait
dans la cuisine simple par ici.
Alma et Josefina: Anges et sperme? Il t’a tout dit?
Aline: Il a peut-être tout dit mais moi j’ais rien entendu.
Josefina: Attend Alma! Ça me revient. Borges a parlé d’elle. Deux fois! Il
lui donnait un nom bizarre. Un peu d’Aline? Pas trop d’Aline? Je n’arrive
pas à reconstituer ce son... Et la troisième fois elle était dans un bouquin.
Alma: Et le bouquin est tombé par terre, en morceaux.
Josefina: Aline tu n’es pas n’importe qui. Tu n’es pas ce que tu veux
paraître.
Aline: J'sais pas moi, Madame. Voulez voir mon numéro de sécu?
Josefina: Arrête tes conneries! Je me souviens de tout.
Aline: Ah bon? J’aimerais bien savoir...
Josefina se dirige vers la bibliothèque et en extrait un livre.
Josefina: Tu vois ça? Sur la couverture c’est moi.
Aline: Sans vouloir vous flatter vous êtes plutôt mieux au naturel! Y'a un
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gros cactus derrière vous, c’est dans votre pays?
Josefina: Oui. C’est dans un désert nommé Sonora.
Aline: Et vous y faites quoi en petite tenue?
Josefina: J’y pratique ma nature de femme dominante et de sorcière mexi-
caine. Tu en as déjà un petit aperçu.
Aline: Et c’est de qui ce bouquin?
Josefina: (elle se tourne vers Jacques)De lui!
AlineAh bon? Monsieur est écrivain? Fallait l’dire, j’aurions demandé un
orthographe.
Josefina: Arrête de faire la conne. Je sais Qui tu es. Il parle de toi dans ce
bouquin. Tu es l’inévitable!
AlineJ’peux savoir?
Josefina: Tu vas savoir, ma belle.
Elle feuillette le livre, les invite par gestes à s’asseoir. Jacques se retrouve entre
Alma qui lui décoche un traître coup d’escarpin et Aline qui croise les jambes
style Bécassine en louchant. On entend les premières mesures de l’ouverture de
Don Juan mixées avec un ensemble de mariachis, Josefina lève le bras à la maniè-
re d’un chef d’orchestre, tout le monde s’immobilise suspendu à ses lèvres.
Josefina: Voilà. Jacques a écrit cela, il y a environ trois ans. Il raconte sa
rencontre avec une femme dont le nom est trampose. Le genre de femme
mirage que l’on croit voir partout. Je vous lis le passage:
«Il y a quelques années j’avais été fort épris d'une certaine Aline, une cou-
sine de Josefina dont cette dernière avait utilisé le prénom pour sa grande
expérience virtuelle sur Internet. Dans la vie courante je voyais cette femme
et ne la voyais pas, elle se dérobait, allait et venait du Mexique à l'Europe
avec une inconstance bien travaillée - c'était une femme erratique dans tous
les sens du terme - je me trouvai en proie à des obsessions grandissantes. Je
la lisais partout dans la vie courante, surtout quand elle n'était pas là. J’eus
un choc d'adrén (Aline) en changeant les batteries de mon portable. C'étaient
évidemment des batteries alc (Aline) s. Je me pris d’un vif intérêt pour une
histoire de détournement d'avion (des Cat (Alina) s) et m'aperçus qu'il avait
eu lieu à proximité de la presqu'île de Sakh (Aline). Quand je téléphonais à
mes amis aux USAje demandais "Aline". Le destin fut assez cruel pour faire
s’installer près de chez moi une boucherie chev(Aline). J’achetai par erreur
des boules de napht(Aline) et consultai pendant des nuits sur Internet toutes
les Aline (s) ou Alina(s) pour s'apercevoir avec horreur qu'il s'agissait dans
l'ordre d'une banque russe, d’un réseau de putes et de quelques malheureuses
qui s'étaient offert une homepage. À gauche comme à droite on ne parlait ces
jours-là que de St (Aline), je me sentis trompé par les signes, il me poussa
des cornes (Aline) s.Il fallait de traquer dans les livres tous les Alin (é) a (s)
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pour les éliminer mais c'était impossible. Chose étrange je supportai l'exis-
tence des Alines 3615 et même d'Alina Reyes dont le livre " Lilith " était
consternant de mauvais goût; mais je fus quasiment envoyé en réanimation
quand j’appris découvrit que Lord Byron avait tenté de souffler une Alina à
Schopenhauer lui-même! «Nous nous promenions sur la plage du Lido
Alina et moi, lorsque nous entendîmes derrière nous le trot de deux chevaux.
Nous nous écartâmes et Lord Byron passa devant nous avec un ami.
L'incroyable beauté de sa personne, le regard pénétrant et voluptueux qu'il
lança sur Alina, l'effet visible que ce regard eut sur ma jeune amie me firent
comprendre que la trahison était déjà potentiellement sûre. Le lendemain
matin, je jugeai donc plus prudent de chercher refuge à Padoue. » Bien
entendu je connaissais la chanson Aline mais je crus - à tort avoir tout com-
pris en opérant le rapprochement entre cette fille-swap (une espèce de femel-
le qui opère de brèves apparitions et disparaît désagréablement quand les
choses deviennent intéressantes) et le diable sous sa forme féminine, la M.
(Aline) même si les gens de bonne éducation l'orthographient M. (Ali) g
(ne). C'était l'horreur et la frustration. Je fus sur le point de lui offrir le maria-
ge à condition qu'elle change de nom mais ne se montre pas ca(Aline)
Pendant cette obsessionnelle période je reçus régulièrement des téléphones
d'un certain Delcourt qui " avait quelque chose à lui rappeler " mais ne le
reçut point, car il était probablement sorti d’un ouvrage de Sade, Aline et
Delcourt. Peu après m’être extasié sur le nouveau pendentif de Josefina qui
était une fort belle pièce de tourm (Aline)! Je crois être parvenu au sommet
de mon hallucination dans le vingt heures de TF1 dont le réalisateur se nom-
mait Jacques A(s) line et surtout quand, écoutant Hijo de la luna de Mécano,
je fus certain d'entendre la chanteuse dire «c'est l'ApocAline», mot qui me
plût et que je me suis approprié. Les mots espagnols (sera por el ñino) étaient
en réalité très différents mais on pouvait les entendre comme ça et ce fut la
preuve que certaines femmes savent devenir ubiques et inévitables. Agacé
par le trop d'importance que je donnais à une nana un ami bien intentionné
me porta l’estocade finale en me rappelant que la mythique maîtresse
d'Hernan Cortez, tour à tour traîtresse nationale et héroïne mexicaine s'ap-
pelait la M.(ALINE)chi ou autres variantes du nom qui tous hélas conte-
naient de l'Aline laquelle, au passage, avait inspiré Charles Trenet qui avait
pondu un charmant «Dans le Lit d’Aline». La mer m’offrirait un refuge:
j’y fus happé par les convections thermo-halines, mon teint garda des heures
l’éclat de l’Op (Aline). Chassé des ondes radio sur 93.7 par une Aline (fm)
le (fm) ne pouvait que désigner la femme obsessionnelle je me mis en ména-
ge avec une Aline de seconde main mais découvris qu’elle envisageait de
m’euthanasier à la digit(Aline). Je pouvais faire ça sans elle et j’envisageais
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de me finir à la Mezc (Aline) puis de faire dire une messe (Aline) pour le
repos de mon désir quand l'illusion se dissipa et je me trouvai trouva face à
une jeune femme assez ordinaire, myope comme une taupe et que je ne
reconnus pas. J’avais bien eu affaire à celle qu'on nomme une fille Krak, une
apparitionelle qui hante les volcans masculins, une variante étrange et
moderne du succube cher aux Juifs et autres catholiques. Fin de passion,
point à l'Aline.
Alma: Chispas! J’ai même vu aux nouvelles qu’Saddam avait des réserves
d’A(ni) line pour tuer les gringos!
Jacques: Punaise! C’que j’avais du talent à l’époque.
Josefina: Peut-être. Mais tu as fait tomber son masque. Cette femme de
ménage c’est elle.
Jacques: Qui «elle»? Aline?
Josefina: Aline et pire que ça. La femme inévitable! Tu sais au Mexique on
connaît très bien ce genre de bruja. Et on sait comment les traiter!
Pendant toute la lecture de Josefina Aline s’est débarrassée de son costume de
soubrette et a enlevé le clip qui retenait sa chevelure, elle s’étire, prend de l’es-
pace et apparaît transformée, élégante, souriante mais très menaçante.
Alma: Oh... Regarde-la Manita! Elle apparaît.
Josefina: J’attendais ça. Elle ne me fait pas peur.
Alma: Même pas comme cette vieille indienne qui s’était changée en ser-
pent et te chargeait dans le désert de Sonora?
Josefina: Cette vieille conne? Sa peau orne ma chambre à coucher, à
Cuernavaca.
Alma: Cornevache! Et ce contrôleur des impôts qui voulait s’acerquer de
toi en échange d’avantages fiscaux?
Josefina: J’ai changé sa bite en cactus. Élémentaire pour une Angiosperme.
Alma: Tabasco! Tu m’avais pas dit. Ça manque pas de piquant.
Josefina: Il ne risque plus d’élargir le cercle de ses amis.
Aline: Assez avec vos souvenirs à la con! Ne craignez rien les filles. Je ne
demande pas grand-chose. Je veux voir Borges et c’est tout.
Josefina: C’est tout?
Aline: Absolument tout.
Les neuf répliques suivantes sur T’es venu de loin, de Bécaud
Alma: T’es venue de loin?
Aline: Trrrrès loin.
Alma: tu as des copains?
Aline: Aucun.
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Alma: Qu’est-ce que t’as aux mains?
Aline: Rien.
Alma: Qu’est-ce que t’as aux mains?
Aline: Rrrrien!
Alma: Qu’est-ce que t’as aux mains?
Josefina: (Elle hurle)Stop! Nous ne sommes pas à l’intérieur d’un gospel
de Bécaud. Aline, tu ne vas pas essayer de nous prendre Jacques?
Aline: Mais non. Je n’en ai rien à secouer de ton Jacques.
Jacques: Tout de suite les grands mots!
Aline: Je vous le livrerai réempaqueté si vous voulez. Manquera pas un
nœud.
Josefina: On s’en chargera. Alors, où est Borges?
AlineJe vous le demande: où est Borges.
Alma: Tu sais où est Borges toi, Jacques?
JacquesNon, il est parti, je crois.
Josefina: Ah! Tu crois! Quelque chose me dit que tu sais où est Borges.
JacquesAttendez! Bande de folles. Posez donc les bonnes questions.
Les trois femmes ensemble: C’est quoi les bonnes questions?
JacquesD’abord il faut demander «où Borges».
Josefina: Tonto! Uevon!
Alma: (à Aline)Ça veut dire couillon.
Aline: C’est approprié.
Jacques: Le «où Borges» c’est facile.
Josefina: Alors dis-le, maricon!
Jacques: Le «où Borges» c’est: sur cette terre, dans ce pays, dans ce quar-
tier (il marque une longue pause, l’air mystérieux)et je dirais même... dans
cette maison.
Josefina: Vite! Alma, tu prends le grenier, moi je fais les caves et Aline les
étages.
Jacques: Hola, hola! Ne vous pressez pas tant tas de fumelles. Je n’avais
pas fini. (en decrescendo) Dans cette maison, à cet étage et... dans cette
pièce.
Toutes se mettent à inspecter la pièce. Alma regarde derrière le divan, Josefina
soulève un tableau et un presse-papiers. Échec.
Aline: Tu te moques, Jacques, tu te moques. Vois Josefina, cette fille admi-
rablement simple, et que tient-elle à la main? Une petite cravache. Et Alma?
Les cordes que je t’ai enlevées. Tu joues dans la cour des grandes, amigo!
Jacques: Symboles! Rien que des symboles! Vous n’y êtes pas les filles,
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D’abord vous ne m’auriez pas si facilement. Ensuite il reste deux bonnes
questions. Élémentaires.
Josefina: Vas-y. Mais tu as intérêt à être convainquant. Sinon...
Alma: Sinon tu seras un con vaincu.
Jacques: La seconde bonne question est «Quand Borges».
Les trois femmes(en cascade): Quand? Comment ça quand?
Jacques: Eh oui! (en crescendo très progressif)«Quand Borges». En cette
époque? Demain? Au cœur du mésozoïque? Dans un futur lointain, à la
mort du soleil? Ou peut-être tout près, à une minute?
Il balaie l’espace de manière circulaire et montre du doigt des endroits qui
semblent de plus en plus rapprochés, toutes le suivent avec appréhension.
Jacques: À trente secondes de la cible et en rapprochement. Ohlalalala! Il
arrive, les filles: c’est le premier atterrissage temporel de cette civilisation!
Je le distingue, il sort de la couche, quel dommage que les caméras de la télé-
vision ne soient pas ici pour immortaliser ce achronissage! Je distingue ses
traits et une sorte de poussière d’étoiles. Il arrive. Tout près, à 5 secondes, je
le sens, je le sens, à une seconde, Ici! Là!!!
Les Mexicainesavec ensemble: Haaaaaaaa!
Aline traverse la scène d’un bond et s’approche vivement du vieux Monsieur qui
vient d’apparaître, sur son échelle.
Aline: Monsieur Borges?
Borges:Oui?
Aline: Monsieur Borges? C’est bien vous Monsieur Borges?
Borges:Pour vous servir Madame, C’est à quel sujet?
Aline s’approche de lui, touche ses vêtements, hume l’air, chante quelques
notes. Tous la regardent faire avec surprise.
Aline: Ce n’est pas lui.
Jacques: Tu es sûre?
Aline: Certaine. Il a une forte odeur d’humanité. Il fouette, (À Josefina)Pas
dans le même genre que toi, crétine prétentieuse...
Jacques: Ah bon? Et nous, on fouette pas?
Aline: Vous aussi mais ce n’est pas la même chose. Ce type n’est ni fou, ni
poète, ni démiurge ni spécial en rien, Je peux sentir ça. Pas vous?
Les Mexicaines: Non...
Jacques: Je vois. Et maintenant? Que vas-tu faire?
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Aline: De tout ce vide...
Jacques: Que sera ta vie, oui.
AlineJe m’en vais chercher Borges. Je le trouverai ailleurs ou plus tard.
Josefina: (radieuse)Enfin une bonne nouvelle.
Aline: Toi, la pétasse mexicaine on t’a pas sonné.
Fureurs, moulinets de cravache, ballet de furieuses mais Josefina n’ose pas la
frappe. Aline articule cinq mots dans la langue du serpent. Les deux Mexicaines
tombent, inertes dans un canapé qui a le bon goût de se trouver toujours au bon
endroit. Aline se calme et s’approche de Jacques, elle lui caresse la joue.
Aline: Toi tu es un gros mignon! Un vrai mix entre trop top et mon ours en
peluche! Dommage que tu doives finir digéré par ces plantes carnivores!
JacquesJe ferai gaffe. Mais ne parle plus jamais cette langue Aline, qui que
tu sois!
Aline: D’accord mon héros. Je crois avoir répondu à la troisième question,
non?
Jacques: Bien sûr. Après le classique «où Borges» et «Quand Borges» il
fallait dire «Quel Borges!». Enfantin. Tout le monde sait ça.
Aline: Exact. Sauf ces deux tacos de seconde main! Et la bonne réponse
était que ça n’était pas le bon Borges.
Jacques: Exact. On ne te la conte pas, femme de ménage!
Aline: Haha. Je crois que non. Alors... À bientôt compañero. Avec Borges!
Le bon Borges. Le seul, l’unique. Ill’be back.
Jacques: Hé! Attend! Ne te presse pas... Je voulais te dire une chose.
Aline: Que tu m’aimes?
Jacques: Non, enfin...
Aline: Tu veux me revoir? Je suis super? J’ai cessé de te faire peur?
Jacques: Non. Mais... Prend ton temps. Prend vraiment tout ton temps!
Elle lui balance son sourire phare et sort. Jacques adresse une interrogation muet-
te à Borges qui lui fait signe que oui. Il grimpe sur l’échelle et disparaît avec le
vieil homme derrière le panneau blanc. La lumière passe progressivement au noir
sur «Ainsi soit-elle» de Mylène Farmer.
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Andante appassionato (III)
Les Mexicaines sont prostrées sur le divan, seules. On frappe à la porte, discrète-
ment puis avec insistance. Josefina ouvre un œil. Elle se lève mais peine à garder
son équilibre. Elle va vers la porte mais se ravise et range avec peine les cordes
et la cravache qui traînent sur le sol. Elle jette un regard inquisiteur sur la pièce,
tout paraît en ordre. Elle secoue Alma mais cette dernière reste inconsciente. Elle
hausse les épaules, jette un coup d’œil critique au miroir, se campe sur ses jambes
et décide de voir venir. Les coups donnés à la porte sont répétés et violents. Celle-
ci finit par céder et un grand type, vêtu assez formel, en franchit le seuil complè-
tement déséquilibré. Il termine à la botte de la Mexicaine qui pose négligemment
son talon sur la gorge de l’intrus. Dans le début du dialogue qui suit elle scande
chaque tentative de l’homme par un énergique coup de botte sur la poitrine avant
de reposer son talon sur la gorge du malheureux.
Josefina: Les sanglots longs...
Celcius: Ah! Vous me faites mal!
Josefina: Des vi-o-leurs de l’automne
Celcius: Arrêtez ou je me fâche.
Josefina: Bercent mon sexe
Celcius: Hola! Quelqu’un! Help! Hallo? Hilfe!
Josefina: D’une langueur... pas si monotone que ça.
Celcius: Je me rends! Que m’arrive-t-il?
Josefina: Tout suffocant et blême
Celcius: Mayday, mayday! La garce, la salope, c’est délicieux...
Josefina: Quand sonne l'heure
Celcius: La salope, la garce, la divine pute, c’est le pied géant
Josefina: Je me souviens des jours anciens
Celcius: J’la kiffe grave cette go!
Josefina: Et je pleure.
Celcius: Mieux que du rap! C’est de la poésie ça!
Josefina: Saine déclaration. Tu vas pleurer sous peu toi aussi. Tu vois, la
poésie peut servir à quelque chose. C’est si souple la poésie.
Celcius: Pas comme votre talon
Josefina: Je suis la poésie, tu ne le sens pas?
Celcius: Une poésie bottée.
Josefina: Ça ne te plaît pas? On peut faire quelques travaux pratiques...
Tiens!
Celcius: Ouille! Non, pitié. Je capitule.
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Josefina: Et moi je te capitalise, à rien pour cent. (rire en cascade)
Celcius: J’aimerais beaucoup qu’on récapitule.
Josefina: Ah oui? J’adore jouer la belle au bois dormant.
Celcius: Je n’avais jamais imaginé le prince charmant dans cette position
Josefina: La position de base pour converser avec moi. Que fais-tu ici? Tu
sais que tu m’as réveillée petit carburateur?
Celcius: Carbura quoi?
Josefina: Carburateur, c’est comme ça que j’appelle les hommes. Serais-tu
également capable de m’éveiller?
Celcius: Madame, je ne m’y risquerais pas, croyez-moi.
Josefina: Et pourquoi ça? Tu ne me trouves peut-être pas désirable?
Celcius: Vous savez, dans cette perspective je ne vois que de d’immenses
talons, de grandes bottes, de longues jambes et une toute petite tête... avec
un grand sourire, c’est vrai.
Josefina: Mais c’est très bien, reste comme ça. Alors, ta réponse?
Celcius: Je ne m’y risquerais pas car mon amie Alma m’a décrit en détail
tous les supplices qu’elle me réserve si je pose simplement les yeux sur une
autre femme. Remarquez que là, c’est vous qui posez votre botte sur moi...
Josefina: Alma? Tu as bien dit Alma?
Celcius: Absolument. Ma maîtresse mexicaine.
Josefina: Quéééééééééé? Ta maîtresse?
Celcius: En quelque sorte Madame, Mais je vous rassure, avec les
Mexicaines on ne commence pas par la penetracion. Ça vient beaucoup plus
tard. Comme une formalité semble-t-il.
Josefina: Je sais tout ça imbecil! Mais alors, tu es Celcius?
Celcius: Pour vous servir Madame. Mais comment le savez-vous? Et qui
êtes-vous?
Josefina: Personne. Je ne suis, euhh... je ne suis personne. Ne me ques-
tionne pas!
Celcius: Vous ne seriez pas la fameuse...
Josefina: Tais-toi, carburateur stupide. Je suis la femme de ménage, voilà
qui je suis. Tu n’as jamais vu une femme de ménageavec des bottes?
Celcius: Honnêtement non, Madame. On les choisit dans le genre énergique
les femmes de ménage de cette maison! Pourrais-je me relever.
Josefina: Plus tard peut-être. Quand tu auras répondu à mes questions,
esclave.
Celcius: Avec plaisir Madame. (à part)On m’avait jamais encore traité de
cette manière, c’est tellement reposant.
Josefina: Nom, prénom, âge, état civil, carte grise.
Celcius: Voilà, voilà. (Il extirpe avec peine son passeport d’une poche)
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Josefina: Celcius Van der Bilt. Célibataire, banquier et Président de CPM.
Pas mal, J’ai connu un richissime banquier à Mexico qui s’appelait Julius
Van der Bilt.
Celcius: Mon père, Madame.
Josefina: Le monde est petit. Ton père aussi d’ailleurs. Mais quelle pêche!
Celcius: Sans vouloir vous offenser, Madame, vous n’avez pas vraiment le
style.
Josefina: Qué? Quel style imbecil?
Celcius: (il se protège le visage et tout ce qui dépasse)Le style femme de
ménage. Vous avez plutôt le style, euhhh...
Josefina: Allez, dis-le!
Celcius: Le style amazone mexicaine, méchante reine. Ahhhhh! (il se tor-
tille effrayé)
Josefina: Mais... j’aime assez ta description, Celcius. Moi aussi je me vois
comme ça.
Celcius: Madame est trop bonne, merci, merci. Est-ce que je peux lécher
vos bottes?
Josefina: Plus tard, on verra ça. Alors tu es le petit ami d’Alma?
Celcius: Oui Madame, depuis quelque temps.
Josefina: Quelle belle femme verdad?
Celcius: Divine Madame. Mais pas comme vous bien sûr.
Josefina: Pas comme moi? Ou pas autant que moi?
(elle taconne furieusement Celsius qui hurle)
Celcius: Pas autant que vous ma reine! C’est im-poss Ouille! hible!
Josefina: Une bonne réponse, Celcius, pour un demeuré de ton espèce.
Celcius: Para servirla, Señora.
Josefina: Et Alma, ne passe-t-elle pas le plus sombre de son temps avec sa
grrrrande copine Josefina?
Celcius: Ça, c’est sûr, Madame, Je n’ai droit qu’à ses moments perdus. Mais
elle est si fascinante. Pas comme vous bien sûr. Aïeou!
Josefina: (perfide)Et cette Josefina, Alma t’en parle-t-elle? Tu pourrais me
faire son portrait à cette merveilleuse Mexicaine?
Celcius: Si vous saviez, Madame. Je sais tout d’elle. Tout, jusqu’à la poin-
te de ses pieds.
Josefina: C’est le cas de le dire. Parfait, à table mon petit Celcius.
Pendant ce dialogue Alma est progressivement sortie de son inconscience.
Elle observe Celcius qui ne peut la voir d’un air de moins en moins vague et
de plus en plus furieux. Pendant le dialogue elle se lève et vient se camper
derrière Josefina, les mains sur les hanches.
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Celcius: Puis-je me rendre utile? Que voulez-vous boire, Madame?
Josefina: Tes paroles, connard. Reste comme ça. Parle-moi de cette Josefina
que tu connais si bien. Et ne t’arrête pas, sinon tu vas goûter à ma botte.
Celcius: Alma a une grande admiration pour elle. Trop grande peut-être...
Aïe! Mais qu’est-ce qui vous prend?
Josefina: Rien, j’ai fait un faux mouvement, continue.
Celcius: C’est son modèle absolu. Elle lui apprend à dresser les hommes et
ça lui plaît. Même que je lui sers moi-même de cobaye, voilà. Ouille!!!
Josefina: Je t’avais dit de ne pas t’arrêter!
Celcius: On dit même qu’elle a un point commun avec Condoleeza Rice:
quand elle s’énerve vraiment sa voix devient lente, douce et posée.
Josefina: Me compare pas avec la dingue qui dirige los Estados Unidos!
Celcius: Pratiquement, elle pense transformer intelligemment les cuisines et
les équiper en chambre de torture, elle imagine ça comme un lieu de
recueillement. Cuisine le jour et chapelle la nuit. Elle est pas catholique vous
savez.
Josefina: Si, justement, elle est même très catholique. Et cette Josefina.
c’est quoi pour Alma?
Celcius: Ah! ca je ne sais pas. J’ai soupçonné le pire
Josefina: C’est quoi le pire?
Celcius: Qu’elles aient des, euh qu’elles se fassent des... Enfin vous voyez
ce que je veux dire?
Josefina: Pas du tout.
Celcius: Vous me torturez Madame. (à part) C’est tellement sécurisant ce
qui m’arrive avec cette femme que je crois que je vais m’endormir. La der-
nière fois que ça m’est arrivé c’était sur le fauteuil du dentiste.
Josefina: Bien sûr que je te punis, c’est le style de la femme mexicaine, tu
devrais déjà avoir appris ça. Cette Alma n’est pas un bon professeur à ce que
je vois. Tu vas avoir besoin de mes propres soins gusanito lindo!
Celcius: Si vous le dites, Madame.
Alma se lève d’un bond et contourne le divan, elle enfonce brutalement son talon
aiguille dans le ventre de Celcius en produisant un son à vous glacer le sang dans
les veines
Alma: Aaaaaaaaaaaaaaaahhhh Puta madre! La main dans le sac! Que fais-
tu sous cette botte de femme? Eh? Maricon sin corazon! Que poca madre!
Celcius: Alma! Ay! Ay! Ay! Ay! Grâce mi amor, Pitié! Compacion por
favor!
Alma: Qééééééééé? Alors, comme ça, il paraît que je ne suis pas une bonne
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maîtresse?
Celcius: La seule! Ouille! Cette brute me fait malAlma!
Josefina: Qéééééééé? Tu ne me trouves plus reposante et délicieuse?
Celcius: Oui! Non! Je ne sais pas! Je vais faire ce que vous voulez! Tout!
Absolument tout! Calme ta femme de ménage Alma.
Alma: (Un sourire lent gagne ses lèvres) Ma femme de ménage? Ah je
vois! Oui, oui bien sûr mi amor, comment n’y avais-je pas pensé! Allez!
Lève-toi, met toi là, sur le canapé!
Celcius: Merci, quelle séance!
Alma: C’était bien?
Celcius: C’est un titre de livre ça... Un bouquin très négatif, comme ma
situation actuelle.
Alma: Ne fais pas le con. Ça t’a plu?
Celcius: Euuuh si ça ne te dérange pas, Alma je ne ferai aucun commentai-
re. Je sais que je n’ai pas le droit de regarder une autre femme que toi.
Alma: C’est bien vrai ça. Mais tu as regardé cette... femme de ménage!
Voila le problème Celcius.
Celcius: Je n’ai vu que ses bottes à vrai dire.
Alma: Alors regarde-la mieux.
Celcius inspecte prudemment Josefina, de la pointe des bottes à la tête, avec len-
teur et d’incroyables précautions. Cette dernière reste souriante, pose gracieuse,
elle a repris le plumeau de Borges et époussette les objets à sa portée. Sourire
niais.
Alma: Tu l’as bien vue?
Celcius: Oui, Alma.
Alma: Tu es sûr?
Celcius: Mais oui, pourquoi?
Alma: Tant mieux. Je te présente Josefina.
Celcius hurle et s’effondre sur le canapé, Josefina reprend ses manières habi-
tuelles, noir de 58 secondes pendant lesquelles on entend la Walkyrie de Wagner
et un discours de Malraux.
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Andante appassionato (suite)
(III, suite)
Quand la lumière revient Celcius est ligoté sur la chaise comme Jacques au début
de la pièce. Elles lui ont mis une cagoule sur la tête. Il paraît sans connaissance.
Josefina et Alma s’observent ou tournent en cercles de plus en plus petits. Josefina
ouvre un tiroir et en extrait une grande boîte en bois couleur acajou mâtiné avec
amour qu’elle pose sur une commode à proximité de Celcius.
Alma: Céquoiça?
Josefina: Une grande boîte en bois couleur acajou mâtiné avec amour.
Alma: Une grande boîte en bois couleur acajou mâtiné avec amour? Et y’a
quoi dedansà ta grande boîte en bois couleur acajou mâtiné avec amour
Josefina: Tu verras bien! Alors tu lui as tout dit!
Alma: Qué no Manita!
Josefina: Tu lui as dit que nous étions des Angiospermes?
Alma: Tu es folle? Je lui apprenais juste les bonnes manières.
Josefina: Tu sais ce qui m’ennuie?
Alma: Une masse de choses comme je te connais.
Josefina: Une en particulier. Le Potencuf.
Alma:?????
Josefina: Le Potencuf va tendre vers son maximum.
Alma: C'est quoi le Potencuf? Une recette de cuisine?
Josefina: Plus ou moins. Tu veux vraiment savoir?
Alma: Mais oui manita...
Josefina: Le Potencuf, idiote, c’est le potentiel de cocufiage.
Alma: Ah bon? Mais en quoi cela nous concerne-t-il?
Josefina: Étant donné notre situation: en tout!
Alma: Ça me dépasse.
Josefina: Je sais. Je vais te faire un dessin.
Alma: Un dessin? Attends, je vais chercher du papier.
Josefina: Manière de parler. Dis-moi Alma. Depuis que nous avons com-
mencé la séance avec Jacques, il s’est passé combien de temps?
Alma: Même pas une heure Manita?
Josefina: Voilà. Et on a vu combien d’acteurs dans notre jeu?
Alma: (elle compte sur ses doigts)Toi, moi, Jacques
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Josefina: Allez, allez, sigue tonta!
Alma: Monsieur Borges?
Josefina: Non pas lui. Mais qui encore?
Alma: Ben... Lui là! Celcius
Josefina: Oui et encore?
Alma: Personne.
Josefina: Cherche mieux.
Alma: je ne vois pas...
Josefina: La femme de ménage imbécile!
Alma: Tu veux dire toi?
Josefina:: Non pas moi. La vraie. Enfin... la fausse.
Alma: La vraie fausse? Ah oui, cette Aline. Mais elle est partie.
Josefina: Ca ne change rien, Alors je vais t’exposer ce qui peut arriver.
Alma: Celcius se réveille! Il bouge!
Josefina soupire, se signe, prend un bottin de téléphone et lui donne une sérieuse
tape sur le haut du crâne.
Josefina: Maintenant il dort. Profondément.
Alma: Ce que tu peux être impulsive, toi. Vas-y. Dis-moi tout.
Elle s’installe confortablement, Josefina entame son exposé en faisant les cent
pas.
Josefina: Nous entretenons avec Jacques des relations trisexuées poten-
tielles. S’il est bien l’Angiosperme que je flaire aucun problème nous allons
opérer notre fusion. Nous deviendrons puissantes, fidèles et harmonieuses.
Alma: Fidèle? Faudra qu’elle mette moins de crème dans ses tacos...
Josefina: Mais si d’autres essences interviennent le risque apparaît.
Pedregal l’a bien souligné: pas de mélange. Or que se passe-t-il depuis que
nous avons réussi à fuir cette clinique?
Alma: On est arrivées en France et tu saccages tous les mâles qui passent à
ta portée.
Josefina: N’essaie pas de noyer le cactus, idiot. Ce qui se passe c’est la
dévaluation des protocoles Pedregal et l’inflation du Potencuf! Le cocufia-
ge potentiel. L’horreur absolue.
Alma: Mais quelle importance? On ne va pas essaimer n’importe où? On
n’est pas dans un dictionnaire du genre je sème à tous vents. On est en cir-
cuit fermé, non? Le cocufiage n’a jamais empêché personne de se reprodui-
re. Ça aide plutôt...
Josefina: Eh bien non! En tous les cas pas ici. Le cocufiage est une valeur
patrimoniale française. Ça prend une telle importance que si on le retirait de
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la culture et de la vie quotidienne la société française filerait en eau de bou-
din.
Alma: Sans déc?
Josefina: Sans déc. Non seulement le théâtre sérieux et de boulevard dispa-
raîtrait mais aussi les films, les secrétaires exécutives des PDG, les hôtesses
d’Air France et du Crédit Lyonnais, 90% de la littérature et 100% de l’éco-
le post-moderne qui a dressé le plus beau village Potemkine possible autour
de cette noble valeur française: le cocufiage. La circulation du beau, de bon
et du bien diminuerait et les mâles de l’Hexagone seraient étouffés par un
excès de présence matrimoniale à base de femmes nullement préparées à
jouer l’excès de présence. Ce serait couper la ventilation du pays, on entre-
rait en stagflation amoureuse vite suivie d’une récession de bandaison avec,
en parallèle, une inflation des marchés de la progestérone. La merde quoi.
Alma: Et les autres pays? La France est petite, à peine deux provinces mexi-
caines. Que fais-tu des autres pays?
Josefina: J’attendais cette question! Les autres pays ne seraient nullement
affectés mais ne nous seraient d’aucun secours. Que se passe-t-il dans les
autres pays quand il y a cocufiage?
Alma: Le bruit et la fureur?
Josefina: Mais non crétine. Il ne se passe rien. Être cocu c’est un privilège
que les Français s’accordent dans leur tête. Dans leur caboche de Français
uniquement. Ils ont bien exporté des Mirages vers l’Irak verdad?
Alma: Tout le monde en parle, Manita.
Josefina: Ils exportent des mirages depuis toujours. Le cocufiage est la plus
grande industrie mirage d’exportation française depuis que les nations exis-
tent. Que font les Allemands quand ils sont cocufiés?
Alma: Ils relisent Schopenhauer.
Josefina: Et les Danois?
Alma: Ils réfléchissent avec lenteur et aquavit.
Josefina: Les Suédois?
Alma: Ils réintroduisent la fessée dans les écoles.
Josefina: Les Espagnols?
Alma: Une corrida.
Josefina: Les Suisses?
Alma: Secret défense.
Josefina: Les Africains?
Alma: Une fête!
Josefina: Et les Anglais?
Alma: Hoho! Would you like a good cup of tea My dear?
Josefina: Et les Américains?
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Alma: Heuhh... Impeachment?
Josefina: Je dirais plutôt contrat prénuptial! La mère Zi en a flanqué un si
sévère à Douglas junior qu’il s’est acheté des œillères et une ceinture de
chasteté. Il n’y a pas de cocus aux States, il n’y a que des avocats et des ban-
quiers en attente. Voilà! Etc. Etc. Etc. Donc c’est en France que l’économie
se nourrit du cocufiage. J’en déduis que c’est climatique, social, dans l’air et
certainement contagieux. Notre Potencuf augmente Manita! Il augmente...
gros comme ça!
Alma: Tanto? Bueno! Ça va nous empêcher de réussir notre couple?
Josefina: Notre trouple imbécile!
Alma: Voui. En quoi ça te dérange?
Josefina: As-tu couché avec Celcius?
Alma: Hein? Ça ne te regarde pas.
Josefina: Ai-je couché avec Jacques?
Alma: Te connaissant il n’avait pas vraiment le choix.
Josefina: Et cette vraie fausse femme de ménage qui apparaît partout?
Alma: Aline? Elle est partie.
Josefina: Pas si sûr... A-t-elle couché avec Jacques?
Alma: Si c’est le cas c’est une rapide. Ou une acrobate. Et Monsieur Borges,
tu vas aussi le mettre dans ta liste de suspects?
Josefina: Non. Pas lui.
Alma: À cet âge j’en connais qui assurent.
Josefina: La question n’est pas là. Je ne le sens pas.
Alma: Alors, tout ça pour quoi?
Josefina: Je vais te le dire. Les Français sont immunisés, une longue pra-
tique. Ça n’est pas vrai pour nous. L’état de cocu affecte notre mental et
notre organisme de Mexicaines. Notre Potencuf va atteindre sous peu un
niveau terrifiant. Nous serrons emportées, dissoutes, balayées, anéanties.
L’ordre des Angiospermes ne peut être fondé sur un melting pot à la fran-
çaise. Voilà ce qui m’emmerde furieusement. Faudrait rentrer au Mexique.
Alma: Avec Jacques?
Josefina: En soute, oui.
Alma: Toujours aussi tendre! Et Pedregal? S’il a fait surveiller les fron-
tières? Tu y as pensé? Il sait bien qu’une Mexicaine revient toujours au
pays.
Josefina: Non je n’y avais pas pensé. Mais tu as raison. Le Sub
Comandante, les tacos, les Mariachis et même Mescalito n’impressionnent
plus personne au Nord de Sonora. L’arme secrète nationale c’est nous, les
Angiospermes. Mais oui! Voilà! C’est ça le projet de Pedregal! Ma vieille
on est classifiées! Secret défense Mexico! Ils n’ont peut-être pas encore pro-
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jeté de reconquérir le Nouveau Mexique et la Californie mais sûrement de
faire chier le Sub-Comandante au Chiapas.
Alma: Ne t’excite pas comme ça. Tout ça n’est qu’une fumeuse théorie, Et
si on disait qu’il ne s’est rien passé?
Josefina: Ah oui! Commode!
Alma: C’est pas plus simple comme ça?
Josefina: Tu as sûrement raison.
Alma: Eh bien tu vois! C’était un petit orage. Un bon mouvement et tout
s’apaise.
Josefina: Mais oui. (elle baille)Sympa! Vraiment cool.
Alma: Super! On ira faire du shopping et s’éclater à notre nouvelle maniè-
re?
Josefina: Si tu veux, manita. (d’une petite voix)
Alma: Tout ça me semble trop facile, où est l’erreur?
Josefina: Tout s’arrange, comme tu dis. À un petit détail près.
Alma: C’est quoi?
Josefina: (en crescendo) Oh presque rien! Toi et moi avons été assez
proches non? Ne rougis pas. Je t’avoue que j’ai un tout petit peu utilisé
Jacques à cette époque. Ce qui faisait déjà un cocu, toi! Comme tu t’es tapé
Celcius sous le vague prétexte qu’il était ton type et que tu avais connu son
père ça en ajoutait deux, Jacques et moi, sur le plan individuel et deux tiers
d’unité sur le plan angiospermes. Mais avec tes conneries tu t’es cocufiée
toi-même sur le plan du trouple puisque tu en fais partie et moi aussi
d’ailleurs. Tu n’as sûrement pas réalisé que dans le trouple on fait l’amour
au carré.
AlmaÀ trois, manita.
Josefina: Je ne parle jamais pas de sexe. Je suis la femme sexe et n’étant pas
narcissique je n’ai aucune raison de parler de sexe à moins de rédiger mes
mémoires. Je te parle de comptabilité relationnelle. Je te rappelle que cha-
cun de nous s’éprend des deux autres et que chaque émission d’amour est à
la puissance 2, au carré quoi! Nos relations se développant Celcius a été
contaminé lui aussi, par toi avec nous deux et par moi avec Jacques. Si tu
ajoutes la femme de ménage il est doublement cocu mais comme il ne fait
pas partie de l’ordre nouveau on passe ça par perte et profits, par contre toi
et moi sommes touchées de plein fouet en tant que femmes et doublement en
tant que membre du trouple, c’est-à-dire à la puissance quatre. Cette femme
de ménage nous touche toi et moi en premier rang et Celcius en second.
Imagine un instant qu’elle devienne la maîtresse de Celcius aussi ça rejaillit
sur nous trois et le feed back devient infernal car le nombre des cocus vire à
l’exponentiel. Je n’ai même pas parlé de la masturbation car là on touche à
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l’infini. Si tu t’accordes une branlette tu fais deux cocus au premier degré,
mais si tu le fais en pensant à un membre du trouple c’est puissance deux -
donc puissance quatre à la puissance deux donne puissance huit sur un
ensemble de trois éléments et si un acteur extérieur intervient c’est l’horreur
parce que ça va introduire la notion de bruit. Et là, nous deviendrons pires
que la peste. Avant d’être emportées au vent mauvais.
Pendant la fin de la tirade Jacques et Borges réapparaissent. Jacques descend
l’échelle très discrètement et s’approche des deux femmes très agitées.
Jacques: Pareil à la feuille morte. Bravo Josefina! Bravo! Te pasas tu tam-
bien!
Les deux Mexicaines: Jacques? Quééééééééééééééééé? Où étiez-vous?
Borges: Au ciel, Madame.
Alma: Ys’fout d’nous?
Jacques: J’étais avec lui.
Borges: Mesdames! Que de passion! C’est merveilleux. Comment faites-
vous pour rester si jeunes?
Jacques: (il désigne Celcius, inerte et encagoulé)Et je vois que quelqu’un
a bien voulu prendre ma place! Le veinard.
Josefina: Parlons d’autre chose. Monsieur Borges, quelqu’un est venu vous
voir. Mais vous n’étiez pas là.
Borges: Comme dans la plupart des chansons, Madame.
Alma: Vous ne voulez pas savoir qui c’était?
Borges: Non Madame. J’ai un travail à finir. Vous permettez? (il reprend le
plumeau et se dirige vers la bibliothèque)Avec votre aimable permission.
Josefina: Ce type m’intimide.
Jacques: Il en faut évidemment beaucoup pour ça.
Josefina: Moi, Josefina la battante, je ripe sur lui. Je n’ai pas cours...
Jacques: Garde tes distances.
Josefina: Mais une chose me dérange. Cette fausse vraie femme de ména-
ge. Que lui veut-elle à la fin?
Jacques: La fin, justement.
Josefina: La fin de quoi.
Jacques: D’un système. Mais à moi de changer le cours de la conversation.
Voyons qui nous a rendu visite...
(Il se dirige vers Celcius qui commence à s’agiter)
Les Mexicaines: Ah non! Pas ça. C’est nos affaires.
Jacques: C’est vos affaires ou devrais-je dire c’est une affaire?
Alma: Vouiiii... Délicieuse!
Josefina: Tais-toi idiote.
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Jacques: Je parie ma virginité contre vos culottes de cheval que c’est
Celcius.
Josefina: Parier des choses qui n’existent pas n’a aucun sens.
Jacques: Alors? Vous vouliez jouer en trio et vous déviez vers le quatuor
maintenant? Mais où diable allez-vous vous arrêter bandes de fumelles!
Josefina: Jacques! porfa! Donne-nous une chance. On joue ça? Je te fais un
quiz sexuel. Si tu gagnes tu pourras enlever cette cagoule.
Jacques: Si je perds?
Josefina: Je t’en mets une à toi aussi, corazon.
Jacques: Je suis joueur. Une condition toutefois, ça parlera de ton corps et
de musique.
Josefina: Tu es prêt? Je commence: Si tu étais mes mains?
Jacques: Une sarabande.
Josefina: Mon tempérament
Jacques: Le Sacré printemps, une truffe du père Igor...
Josefina: Ma voix suave?
Jacques: Le massacre du tympan.
Josefina: Si tu me voyais nue?
Jacques: un canon.
Josefina: Si tu étais mes seins?
Jacques: Deux pièces en forme de poire, Eric Satie.
Josefina: Si tu étais mon cul?
Jacques: La sonate au clair de lune.
Josefina: Mon appétit sexuel?
Jacques: Une fugue.
Alma: Il ne se repose jamais!
Josefina: Si tu étais mon cœur?
Jacques: Le chœur des pèlerins.
Josefina: Si tu étais mon sexe?
Jacques: Un concerto!
Josefina: Ma chatte?
Jacques: Une chaconne.
Josefina: Ma figue??
Jacques: Les soupers du roi.
Alma: La classe mondiale...
Josefina: Si tu étais ma bouche?
Jacques: Un kiss, j’arrête...
Josefina: Mon clito?
Jacques: Haendel, Water Music.
Josefina: Si tu étais mes jambes
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Jacques: La démarche funèbre.
Josefina: Mes mollets?
Jacques: Viol de gambe...
Josefina: Une fellation?
Jacques: Dîner de con.
Alma: Il est hors concours, je cite mais je cite bien.
Josefina: Si tu étais mon intelligence?
Jacques: La symphonie inachevée! Voilà! J’estime avoir gagné le droit de
savoir.
Il s’approche de Celcius. Josefina se saisit de sa cravache et Alma d’une corde
qu’elle agite façon gaucho. Jacques les désarme en deux gestes vifs et empoigne
la cagoule du prisonnier. Il va la retirer quand la grande cloche qui ressemble à
Big Ben sonne à nouveau et tous se figent. Noir général sauf une poursuite sur
Borges qui se retourne lentement.
Borges: Au commencement était le Verbe. J’ai assez aimé cette période,
j’écrivais un livre par vie. Je m’étais offert le luxe de ne pas rédiger la Grand
Livre à l’avance. Dans les débuts j’ai aimé cette tribu de Bédouins qui, par
la suite, a romancé ma vie. Mais il est vrai qu’ils ne furent souvent que des
copistes. J’ai connu Ishtar en Babylonie et depuis cette période de fêtes le
temps à tout érodé. Le Verbe à envie de se conjuguer. Le Verbe à très envie
de s’entourer d’adjectifs, de noms, de compléments, de couleurs de vie.
Voyons d’abord comment ils vont s’en sortir, s’ils s’en sortent. Je vous
reviens.
Il fait coulisser un nouveau panneau, s’empare d’un petit vélo, l’enfourche et sort
dignement. Les lumières sont revenues. Un enregistrement du sixième concerto
brandebourgeois démarre au ralenti et trouve son tempo. Les acteurs, de même,
reviennent au temps non gelé. Grand coup de gong, Jacques arrache la cagoule
du prisonnier. Double cri d’horreur des Mexicaines. Le public ne distingue pas
tout de suite le visage de l’homme attaché. Les glougloutements ont repris,
féroces. Histoire d’eau.
Les Mexicaines:Aaaaaaaaaaaaaaaahhhhhhhhhhhh!!!!!!
Alma: C’est, celle, celle pas, celle
Josefina: Lui ici?
Alma: L’horreur manita, l’horreur!
Jacques: (il s’avance et examine l’homme) Mais... Ce n’est pas Celcius. Qui
est-ce?
Les Mexicaines: (à voix presque inaudible)C’est Pedregal.
Josefina esquisse le signe de la croix et Alma se voile la face, elles se dirigent vers la porte à reculons. Jacques recagoule le pri-
sonnier d’un air excédé et Josefina fait mine de disparaître technique génie: un doigt dans la bouche et «Pop!». Toutefois la
musique des chœurs commence en sourdine et les acteurs se gèlent sur place.
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Solo (IV)
Largo con gran espressione
(pièce insécable, Dieu parle)
Le rideau se lève, les personnages sont figés dans des positions «gelées». Le
temps n’a pas cours ou est infiniment étiré. Une musique électronique le confir-
me. Lumières de glace et du xxx cercle de l’enfer de Dante. Seul Borges, au pied
de l’échelle, adopte une position non torturée. Dans l’ensemble de son solo
(accompagné par les chœurs) il va du fond de la scène à l’avant-scène et retour,
avec la lenteur extrême qu’imposera le texte.
Borges: Jacques.
Une poursuite éclaire très lentement Jacques. La musique des chœurs commence
très ppp. Jacques se réanime très lentement, se redresse, se détend.
Jacques: Mon Père?
Borges: Tu avais dit une jolie chose à mon propos. Une citation de Kennedy.
Jacques: Il ne faut pas demander à Dieu ce qu’Il peut faire pour nous.
Demandons-nous ce que nous pouvons faire pour Lui.
Borges: Voilà qui va contre toutes les opinions reçues. Tu ne dis rien?
Jacques: Pas devant vous, Père.
Borges: Deviens plus proche, lève tes yeux. Je me suis beaucoup atténué tu
sais. Sinon tu ne supporterais pas ma vue. Je trouve dans la bibliothèque de
Babel tant de discours qui me sont attribués. Je n’en ai pas prononcé beau-
coup, tu sais.
Jacques: En vérité je l’ignore, Père.
Borges: Es-tu donc un prophète?
Jacques: Certainement pas, Père.
Borges: Plus que tu ne le penses. Car je vais te parler.
Jacques: Je reste recueilli, Père.
Borges: Oui? Je t’aime bien. Tu transmettras si tu le juges utile.
Jacques: Si je le juge utile?
Borges: Oui. Ce fameux libre arbitre dont les hommes se prévalent pour
faire n’importe quoi. Tu en disposes toi aussi.
Jacques s’assied à même le sol, attentif.
Jacques: Je Vous écoute, Père.
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Borges: Que de bruit ici, que d’agitation pour si peu de chose. Ces femmes
échappent un peu à ma logique. Tant de passion, C’est merveilleux! Il serait
prudent d’être aveugle devant tant de beauté. Les femmes c’est mieux que le
Big Bang, elles sont des générateurs d’espace instantanés. La première
femme que j’ai créée se nomme Lilith. On a dit beaucoup de sottises à son
propos. Elle a voulu voir le monde, et le Temps. Elle s’intéresse aux hommes
et je lui ai dit de revenir le dernier jour. Quand le Temps cessera de s’écou-
ler. C’est elle que tu nommes Apocaline. On a dit qu’elle était mère de tous
les démons. C’est ignorer d’où je viens. Je suis un aspect de la couronne de
lumière. Une partie de la couronne de lumière. Je ne suis ni bon ni mauvais.
Je suis. Je crée. J’envisage tout, je réalise tous les principes. Je suis l’ordre
qui mène au bruit absolu et pour te parler je refais ce qu’a fait mon fils, je
pense comme un homme, je ne déborde que très peu l’imagination des
hommes. Je n’ai aucun désir de te parler comme le grand être supérieur.
J’abomine les églises hypocrites, j’ai toujours recherché la simplicité, t’en
souvient-il? J’ai le blues mon fils, j’ai un divin blues. Voilà. Que veut Dieu?
La même chose que chacun d’entre vous. De l’amour. Ton monde en est-il
encore assez riche? L’amour est infini et pourtant il disparaît. Pourriez-vous
le stocker? Le synthétiser? Pourrez-vous vous en passer? Une fois, dans le
temps d’avant le temps, j’ai éclaté de rire. Je venais de créer ce monde intel-
ligent qui allait se propager dans une source que j’ai nommée le Temps.
C’était il y a quinze milliards de vos années ou maintenant, tout de suite,
jamais plus et même dans un instant, je n’ai pas le temps de savoir le temps.
Ces origines sont là, devant moi, et si je les regarde comme ceux de ta race
et les gens du monde en général, elles sont très loin et très calmes. Disons
que Dieu était chaud, qu’il était show, qu’il a fait un feu de joie qu’il a ri et
que la lumière de son rire fut. J’ai aussi voulu faire quelque chose qui ne
dépende pas de moi. Quelque chose qui me surprenne et j’ai réussi au-delà
de mon espérance. Tu n’imagines pas la conformité des ordres qui m’entou-
raient. Les trônes de Rome, Versaille et Washington n’étaient rien dans leurs
forgeries et complots comparés aux intrigues des êtres de lumière qui s’éta-
geaient autour de moi. J’ai dû tonner quelquefois pour leur rappeler que
Dieu est Dieu Nom de Dieu. Mais j’avais toujours cette pensée: quelle
erreur que d’écrire à l’avance tout ce qui va se produire, c’eut été une indé-
cence que les trônes et les dominations m’auraient reproché par-delà l’éter-
nité! Je suis donc resté par là, ici, autour, essence et absence, j’ai joué les
cires perdues de la création et je me suis amusé avec mon jouet cosmique, le
regardant se former. J’ai eu l’idée de décréter que «ce qui est en bas est
comme ce qui est en haut», voilà l’une des rares citations que l’on n’ait pas
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pipée! Et vous êtes venus. Vous avez mis votre temps et le peuple des dino-
saures fut beaucoup mieux élevé que vous. J’ai pensé détourner cette météo-
rite qui les fit disparaître mais je me suis dit que cela vous arriverait à vous
aussi, qu’il fallait laisser du temps au temps, une autre de mes pensées qu’un
petit roitelet a reprise. Je me suis habitué à nourrir votre domaine public.
Pourquoi Dieu a-t-il le blues? Il reste des merveilles dans ce monde mais
vous vous obstinez à les détruire. Ces femmes qui s’agitent autour de toi
paraissent confuses et désespérées. Je vais te dire pourquoi. J’avais donné à
la femme mission d’harmoniser les énergies masculines. Je savais que
l’homme disposerait de grandes énergies et je savais qu’il pourrait en faire
mauvais usage. En lui donnant une compagne je lui ai donné une modératri-
ce. Un pouvoir. Je n’avais pas prévu qu’il mettrait la femme en captivité, bri-
sant ainsi l’ordre divin. Les discussions de ces femmes paraissent bien
légères. Elles ne le sont pas. Elles combattent à leur manière la démesure
masculine qui est l’unique cause du mal actuel. Vous croyez qu’il existe des
forces du mal, quelle erreur. Le mal est en vous. C’est le moteur même de
votre monde. Vous aviez à le connaître et la femme était là pour vous aider.
Il y a bien longtemps dans votre histoire que tout se passe mal. J’ai tout
accepté parce qu’il existait une balance divine. Il existait des saints qui
rachetaient vos erreurs. Il a existé des créateurs, des fous, des penseurs et des
obscurs dont la seule présence vous permettait de continuer. Tu croyais que
j’allais me mettre en colère? C’est une autre erreur très répandue. Le monde
se fait et voici que vous, les voleurs de feu, vous avez acquis assez de pou-
voir pour le remodeler selon vos désirs. L’arche de Noé n’a jamais existé tu
sais? Le déluge ne fut qu’une mer gagnant les basses terres. Demain il y aura
un autre déluge, venu de l’homme sans doute. Et moi je ne viendrai pas sau-
ver ce monde, ma volonté de Créateur est de le voir évoluer. Je n’avais pas
pris votre folie en compte. Maintenant je dois te dire quelque chose qui ne
me ressemble pas. Le temps est venu, j’ai vieilli et mes enfants me quittent.
Mes enfants sont adultes je dois les laisser partir. Ils pensent que j’ai vieilli.
Ils croient connaître toutes mes histoires. Sais-tu donc ce que c’est pour le
cœur d’un père que de les voir s’éloigner? Je leur avait donné un jardin
d’Eden, ils choisissent de vivre dans la pollution de leurs villes. Sais-tu donc
ce que c’est pour Dieu qui est amour que de les voir s’engager sur la pire des
pentes? Dieu a visité l’âme humaine et il y a découvert l’amertume et la soli-
tude. Je me sentais moins seul au temps de ma gloire quand il n’y avait rien.
Le pire malheur c’est de créer la vie. Que vais-je faire maintenant que vous
m’avez tous pris comme prétexte de vos tueries? Je ne séparerai pas le bon
grain de l’ivraie, c’est une pensée humaine. La mienne ressemble à vos
désespoirs,

